PIERRE LORRAIN

Journaliste - écrivain - spécialiste de la Russie

mercredi, 14 avril 2010

Nouveau traité de réduction des armements : les avantages pour la Russie

Un nouveau traité de réduction des arsenaux stratégiques des États-Unis et de la Russie a été signé à Prague le 8 avril dernier, par les présidents Barack Obama et Dmitri Medvedev. Il permet à chacun des deux pays de faire des économies substantielles en réduisant les coûts de maintenance de leurs arsenaux nucléaires respectifs. Il prévoit, en effet, une réduction de 30 % du potentiel stratégique des deux puissances qui ne doivent garder chacune que 1 550 ogives et 800 vecteurs au maximum. Aux termes des précédents traités (START de 1991 et SORT de 2002) le plafond était de 2 200 ogives opérationnelles déployées.

 

Barak Obama et Dmitri MedvedevÀ l'argument économique viennent s'ajouter des considérations politiques : les deux pays montrent leur volonté d'entrer dans une phase de regain de confiance et de coopération accrue, après le « refroidissement » de leurs relations pendant le deuxième mandat de George W. Bush. Le président Obama peut présenter ce traité comme un premier pas vers l'objectif final d'un monde dénucléarisé (« Global zero »). Le président Medvedev, lui, peut réaffirmer le rôle de grande puissance de la Russie, capable de parler d'égal à égal avec les États-Unis (du moins sur les questions stratégiques).

Pourtant, des deux parties, c'est la Russie qui avait le plus intérêt à conclure l'accord.

Selon Sergueï Lavrov, le ministre russe des Affaires étrangères : « Les parties ont depuis longtemps accompli, et même au-delà, leurs obligations des deux Traités précédents. »

Cela implique que chacun des deux pays dispose de moins de 2 200 ogives opérationnelles. Les spécialistes militaires russes indépendants estiment que ce chiffre est correct pour la Russie, même si la plupart des experts occidentaux estiment l'arsenal stratégique russe à 2 600 ogives.

La différence s'explique par la vétusté de l'arsenal nucléaire russe. De nombreux vecteurs (ICBM, bombardiers lourds et SNLE) ne sont plus opérationnels. C'est notamment le cas de nombreux matériels construits à l'époque soviétique : ils sont retirés du service alors que l'industrie militaire ne parvient pas à les remplacer par des versions plus modernes.

D. Medvedev près du sous-marin Iouri DolgoroukiLe cas du missile intercontinental Boulava (SS-NX-30) en est l'exemple le plus flagrant : depuis 2004, son pourcentage d'échec lors des tests est supérieur à 58 % (7 lancements ratés sur 12 effectués). Or, la Russie a prévu le lancement de 4 sous-marins de 4e génération (classe Boreï, « Borée ») qui doivent être équipés des Boulava. Actuellement, le premier de ces bâtiments, le Iouri Dolgorouki effectue ses essais en mer. Mais, en raison des retards dans la mise au point des missiles, il ne pourra pas être mis en service opérationnel avant plusieurs mois ou plusieurs années. C'est donc l'ensemble du programme Boreï qui prend du retard. Pendant ce temps, des sous-marins de la classe Delta, arrivés en fin de vie, sont retirés du service.

Cet exemple montre bien que Moscou avait tout intérêt à signer le nouvel accord qui lui permet de maintenir une capacité de dissuasion crédible face à Washington alors même que l'ensemble de son potentiel de vecteurs décline à mesure que son arsenal nucléaire de l'époque soviétique devient obsolète. Les investissements nécessaires pour garder le potentiel en service dépassaient les capacités du budget alloué à la défense.

Le nouveau traité permet donc à Moscou d'orienter une partie des flux financiers consacrés au maintien de sa dissuasion vers la modernisation des forces conventionnelles prévue par la réforme de l'armée en cours. Il permet aussi de compenser la diminution structurelle obligatoire de son potentiel nucléaire par une diminution volontaire de celui des États-Unis.

La parité stratégique avec la Russie est redevenue un élément important de la politique extérieure des États-Unis sous Barack Obama alors qu'elle ne semblait plus l'être pendant le deuxième mandat de George W. Bush. Cependant, il semble que, pour Washington, l'intérêt de poursuivre la réduction des armements de manière paritaire avec Moscou soit plutôt politique que stratégique. Pour faire de la Russie un partenaire dans la résolution des grands problèmes internationaux, il était important de lui reconnaître le poids que lui confère son arsenal nucléaire. Pour paraphraser Henri IV, « Moscou vaut bien un traité ».

 

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