PIERRE LORRAIN

Journaliste - écrivain - spécialiste de la Russie

mercredi, 28 avril 2010

La flotte russe de la mer Noire restera à Sébastopol au moins jusqu'en 2042 (pour le moment)

Fumigènes, lancers d'œufs et autres projectiles agricoles, échanges virils (coups de poing inclus)… Contrairement aux prévisions, ce n'était pas à Paris, investi par mille cinq cents tracteurs d'agriculteurs en colère, que ça bardait, le mardi 27 avril, mais à la… Verkhovna Rada, le Parlement ukrainien où les députés votaient la ratification d'un traité prolongeant le bail à la Russie de la base navale de Sébastopol, en Crimée.

Le texte avait été négocié et signé par les présidents ukrainien et russe réunis à Kharkov, en Ukraine, le 21 avril.

Verkhovna RadaLe président de l'Assemblée, Volodymir Lytvyne, s'est vu contraint de se réfugier derrière des parapluies pour échapper aux projectiles lancés par certains députés, hostiles au maintien de la flotte russe en Ukraine.

Les principaux dirigeants de l'opposition, Ioulia Tymochenko, l'ancien Premier ministre, et Viktor Iouchtchenko, l'ancien président, ont oublié leurs désaccords passés pour dénoncer un traité qui constitue, selon eux, une grave atteinte à la souveraineté nationale.

De leur côté, le nouveau président Viktor Ianoukovytch et son Premier ministre Mykola Azarov ont pu compter sur une majorité de 236 députés (sur 450) pour ratifier le traité. La prorogation du bail du port militaire de Sébastopol était l'une des promesses de campagne du candidat Ianoukovytch à l'élection présidentielle de janvier dernier.

L'imbroglio de la base navale

Les problèmes liés à la base navale sont nés de la désintégration de l'URSS en 1991. Historiquement, la flotte russe de la mer Noire a toujours été basée à Sébastopol depuis sa création, au XVIIIe siècle. La Crimée était un territoire pris aux Tatars et largement ouvert aux implantations russes. Lors de la création de l'Union soviétique, en 1922, la République socialiste soviétique (RSS) autonome de Crimée faisait partie de la République socialiste fédérative soviétique de Russie (RSFSR) et non de la RSS d'Ukraine. Ce ne fut qu'en 1954, pour célébrer le tricentenaire de l'union de l'Ukraine et de la Russie, que les autorités soviétiques (sous la direction de Nikita Khrouchtchev) décidèrent de rattacher la Crimée à l'Ukraine. Dans la mesure où il ne s'agissait que d'un changement administratif dans le cadre de l'État soviétique qui, fédéral en principe, était dirigé depuis Moscou comme un État unitaire, cela ne présentait qu'une importance toute relative.

Croiseur Moskva, navire amiral de la flotte de la mer NoireAvec l'éclatement de l'URSS en 1991, la situation changea radicalement. La division du pays entre les quinze républiques fédérées se fit selon les frontières administratives existantes et la Crimée, peuplée essentiellement de Russes, resta ukrainienne. Quant à la flotte de la mer Noire, elle fut partagée entre la nouvelle Ukraine et la nouvelle Russie indépendantes. En 1992, les deux pays négocièrent un bail de vingt-cinq ans qui assurait à la flotte russe l'utilisation de la base jusqu'en 2017.

Le nouveau président Ianoukovytch, en revanche, a tenu sa promesse électorale en acceptant la prorogation du bail pour vingt-cinq nouvelles années, tacitement reconductible pour cinq autres années. La flotte russe est ainsi assurée de rester en Crimée jusqu'en 2042 ou 2047 (sauf dénonciation du traité par l'une ou l'autre partie avant cette date, ce que la volatilité de la situation politique en Ukraine ne permet pas d'exclure à coup sûr).

Contreparties économiques

Le texte ratifié par le Parlement ukrainien (ici en ukrainien, traductions en russe et en anglais disponibles sur le site) stipule que le montant de la location sera de 100 millions de USD par an en plus des « fonds supplémentaires obtenus par les réductions du prix du gaz exporté par la partie russe en Ukraine ».

Il s'agit d'un accord énergétique conclu le 21 avril entre Gazprom, le monopole gazier russe, et son interlocuteur ukrainien, Naftogaz, en marge de la rencontre de Kharkov entre Viktor Ianoukovytch et Dmitri Medvedev.

Viktor IanoukovytchAux termes du contrat, Gazprom consentira un rabais de 30 % jusqu'en 2019 sur le prix de la plus grosse partie de ses exportations de gaz vers l'Ukraine, ce qui représente quelque 40 milliards de USD, selon le président ukrainien.

L'accord concerne 30 milliards de m3 de gaz vendus cette année et 40 milliards par an entre 2011 et 2019. Jusqu'à ces plafonds, la partie ukrainienne ne paiera pas plus de 230 USD les 1 000 m3 cette année (rappelons que les prix du gaz sont fixés pour 1 000 m3 »), ce qui représente une économie d'environ 100 USD sur le prix payé précédemment.

En dépit du débat sur la souveraineté ukrainienne qui secoue la Verkhovna Rada, le gouvernement de Kiev estime qu'il n'y avait pas d'alternative. Selon le premier ministre Mykola Azarov, l'Ukraine ne peut pas se passer de cet accord parce les économies ainsi réalisées sur le prix du gaz permettent « un budget réaliste et un budget réaliste c'est un accord avec le FMI, c'est l'occasion d'attirer des investissements, c'est un programme de développement pour la décennie » (ici en russe, traduction en ukrainien sur le site).

Rappelons qu'en octobre 2009, le Fonds monétaire international avait argué d'un manque de rigueur budgétaire pour refuser de débloquer une nouvelle tranche du prêt de 16,4 milliards d'USD qui avait été accordé à l'Ukraine en novembre 2008. Jusqu'à présent 10,6 milliards ont été versés et le FMI attend le vote d'un budget réaliste (pas plus de 6 % de déficit) pour reprendre les versements (le dernier ayant eu lieu en juillet 2009). Constatons en passant que lorsque le FMI coupe les fonds à l'Ukraine parce qu'elle ne respecte pas ses engagements, c'est de l'économie, mais que lorsque la Russie coupe le gaz à l'Ukraine parce qu'elle ne paie pas ses factures, c'est un chantage. Il semblerait donc que la Russie ait le devoir de subventionner l'Ukraine, pas le FMI.

 

Les articles publiés ici sont la propriété exclusive de leur auteur. Toute reproduction sans autorisation est interdite. Seules sont autorisées, conformément à la loi, de courtes citations en mentionnant la source et l’auteur.