PIERRE LORRAIN

Journaliste - écrivain - spécialiste de la Russie

dimanche 02 mai 2010

Quels sont les vrais ennemis de la Russie ?

La dénonciation de Staline se poursuit

Pour Konstantin Kossatchev, président de la commission des Affaires étrangères à la Douma d'État et membre du parti Russie unie, les vrais ennemis de la Russie ne sont pas les pays de l'Otan, mais le repli sur le passé, l'idéalisation du système soviétique et le mythe de la forteresse assiégée. Selon lui, la Seconde Guerre mondiale n'a pas été gagnée grâce à Staline, mais « malgré Staline ».

 

Ces propos iconoclastes ont été tenus lors du talk-show Spravedlivost (« Justice ») sur la chaîne privée généraliste russe REN-TV, le 26 avril dernier. Ajoutés à d'autres signes, comme les récents événements autour de la commémoration des massacres de Katyn de la catastrophe aérienne de Smolensk, ils révèlent un net changement dans l'attitude du pouvoir envers le passé soviétique et une évolution dans les relations qu'il souhaite entretenir avec les pays occidentaux.

« Justice »

Fête du 9 maiL'émission était consacrée à la participation de contingents militaires américain, britannique et français au défilé commémorant le 65e anniversaire de la victoire sur l'Allemagne nazie, le 9 mai prochain sur la Belle Place à Moscou. Le principe de l'émission est de tenter de faire « justice » sur un problème de société en exposant les arguments des parties en présence.

À cette occasion, les opposants à la présence étrangère à un défilé « patriotique » demandaient « justice » en arguant, notamment, que le défilé des « troupes de l'Otan » était une « insulte à la mémoire » des anciens combattants et de tous ceux qui s'étaient sacrifiés pendant la guerre. Un membre de la Douma municipale de Moscou estimait, lui, que le Jour de la Victoire ne devait pas « sacrifié pour des intérêts géopolitiques ».

En réponse, Konstantin Kossatchev (voir sa bio en russe ici) s'est lancé dans une vigoureuse diatribe en faveur de la participation des contingents occidentaux en développant sa démonstration selon trois axes : la nécessité d'un rapprochement avec les pays occidentaux, la véritable histoire de la Seconde Guerre mondiale, et un plaidoyer appuyé en faveur des pays de l'Alliance atlantique.

1. La nécessité d'un rapprochement de la Russie avec ses anciens ennemis de la guerre froide.

Il a d'abord rappelé l'histoire de l'Union européenne qui a commencé par la Communauté européenne du Charbon et de l'Acier (CECA) lorsque les deux anciens ennemis, la France et l'Allemagne, ont créé une situation où la défense « des intérêts nationaux par des moyens militaires devenait injustifiée parce que, alors, dans cette situation, on ne détruit pas un ennemi, mais un partenaire ». Pour Kossatchev, la sécurité nationale de la Russie ne sera complètement assurée que lorsque les intérêts nationaux russes et ceux de ses partenaires seront complètement associés. « Et lorsque nous serons ensemble en ce jour, sacré pour nous, avec nos alliés de la coalition contre Hitler, nous ferons un pas dans cette direction, nous ferons avancer nos intérêts nationaux. »

2. La guerre gagnée « malgré » Staline.

Joseph StalineÀ un autre moment de l'émission, Kossatchev a stigmatisé le rôle de Staline tout en louant celui des alliés contre l'Allemagne nazie. « Bien sûr, pour nous, la victoire dans la Grande Guerre patriotique est la nôtre sans contestation possible. Mais pour le reste du monde qui a combattu l'Allemagne d'Hitler, c'est une victoire de la coalition antihitlérienne dans le combat contre le nazisme pendant la Seconde Guerre mondiale. Et dans cette guerre, nous nous sommes battus côte à côte avec nos alliés. (…) Bien sûr que c'est notre victoire. Bien sûr que nos soldats sont tombés sur les champs de bataille de cette guerre horrible, mais il faut comprendre que, dans les premiers mois de cet abattoir épouvantable, si nous nous sommes vite relevés, si nous n'avons pas flanché et si nous avons résisté, ce n'est pas grâce à la direction soviétique de l'époque et à Staline en personne, mais malgré ce qu'ils ont fait. Nous avons résisté parce que, deux jours après le début de cette terrible Grande Guerre patriotique, en plus des soldats qui ont marché contre les nids de mitrailleuses, la décision a été prise à l'étranger, à Washington, de commencer à nous livrer des avions de guerre, de commencer à nous fournir de camions Willys et Studebaker, sur lesquels nos Katiouchas faisaient feu par la suite, et à nous fournir de l'acier avec lequel nous avons fabriqué nos tanks. Et c'est cela tout ensemble qui a abouti à notre grande victoire que nous célébrerons le 9 mai. »

3. Plaidoyer en faveur des pays de l'Otan

Kossatchev a également précisé que contrairement à ce qu'affirmaient les opposants, ce n'étaient pas des troupes de l'Otan qui allaient défiler à Moscou, mais celles des pays alliés contre Hitler. « Pour finir, je voudrais vous rappeler qu'aujourd'hui, ce que l'on appelle les pays de l'Otan sont précisément ceux où nous citoyens vont étudier et faire du tourisme, et que les plus importants investissements dans l'économie russe viennent aussi de ce que l'on appelle les pays de l'Otan. Apprenons à distinguer les choses : il y a l'Otan comme organisation, et il y a nos relations avec les États-Unis, l'Allemagne, la France et beaucoup d'autres États avec lesquels nous luttons ensemble contre le risque de voir tomber des armes nucléaires entre les mains de terroristes, contre des attentats dans notre métro, contre le danger que nos marins soient capturés au large des côtes somaliennes, etc. etc. Et c'est précisément avec eux que nous marcherons au pas le 9 mai sur la place de la victoire. »

REN-TVVisiblement, l'émission était conçue pour faire passer le message de l'ouverture sur l'Ouest. Nadejda Bondareva-Kapitanova, une survivante des camps de concentration nazis est également intervenue pour raconter ses épreuves. Elle a notamment décrit la libération de son camp et comment les survivants avaient été très bien traités par les soldats américains, alors que les Soviétiques s'étaient comportés avec eux de la pire des manières. Pendant des décennies, elle a été obligée de dissimuler son internement dans un camp nazi de peur d'être persécutée comme « traître ». Elle l'a même caché à son mari.

Cela a permis à Kossatchev de tirer la conclusion suivante : « Nous avons besoin d'honnêteté et nous avons besoin de vérité. Aujourd'hui, dans cette émission, j'ai été ébranlé par cette personne qui, pendant 55 ans, n'a pas pu dire à ses plus proches parents la vérité sur son destin. Et c'est la responsabilité du système qui a existé dans notre pays et que des gens comme vous [les opposants à la participation des pays alliés au défilé] tentent de ressusciter. (…) Pour vous, il est très important de préserver dans le pays le sentiment d'une forteresse assiégée, le sentiment que nous sommes entourés d'ennemis, qu'il faut encore mobiliser la population, supprimer les libertés civiques, assigner les gens à des postes de combat, les mettre en rang et les envoyer au front. Aussi, que nos alliés marchent d'un même pas avec nous sur notre Belle Place, à notre défilé de la Victoire, ce sera la meilleure réponse à tous ceux qui tentent de falsifier l'histoire et qui tentent de diffamer nos anciens combattants et leur action héroïque. »

« Déstalinisation »

Cette émission s'inscrit dans une campagne de « déstalinisation » manifeste entreprise par les autorités russes et qui s'est concrétisée dans un premier temps autour des cérémonies commémorant le 70e anniversaire du massacre, à Katyn et d'autres localités de la région de Smolensk, en avril 1940, de quelque 22 000 Polonais. Il s'agissait d'officiers et d'intellectuels faits prisonniers après l'invasion des régions orientales de la Pologne par les Soviétiques en septembre 1939, en application du Pacte de non-agression soviéto-nazi.

Ces cérémonies devaient marquer un nouveau départ dans les relations entre la Pologne et la Russie. Le symbole le plus fort devait être la présence commune sur place, le 7 avril, des Premiers ministres Donald Tusk et Vladimir Poutine et un discours de ce dernier stigmatisant les méfaits non seulement du stalinisme, mais du totalitarisme communiste (ici en anglais, également en russe sur le site).

Funérailles de Lech KaczynskiTrois jours plus tard, la catastrophe aérienne de Smolensk, qui coûta la vie au président de la république de Pologne, Lech Kaczyński à son épouse et à plusieurs dizaines de responsables polonais, permit à la partie russe de montrer sa volonté de changement par quelques gestes spectaculaires.

À Moscou, tout de suite après l'accident, le 10 avril, le président Medvedev intervint à la télévision polonaise pour exprimer ses condoléances. Une semaine plus tard, il fut le seul chef d'État important à « braver » le nuage de cendres du volcan Eyjafjöll pour se rendre à Cracovie, à la cérémonie des obsèques nationales.

De son côté, tout de suite après le crash, Vladimir Poutine retourna à Smolensk où Donald Tusk le rejoignit. Lors de la rencontre, Poutine, visiblement très ému, prit dans ses bras son homologue, en état de choc. Ce geste spontané provoqua un authentique courant de sympathie entre les deux pays. Le lendemain, dimanche 11 avril, Poutine semblait visiblement très affecté en accompagnant à l'aéroport le cercueil de Kaczyński.

Le 12 avril, les téléspectateurs de la première chaîne (publique) eurent la surprise, à la fin d'une interview de l'ambassadeur de Pologne en Russie, de voir l'un des journalistes les plus connus et respectés de Russie, Vladimir Pozner, s'adresser directement à eux pour leur dire : « L'histoire de Katyn (…) ne laisse pas le moindre doute que Staline était un criminel. Et pas seulement Staline. Les gens qui l'entouraient étaient des criminels. Et ils n'étaient pas quelques centaines ou quelques milliers, mais des millions, parce que le parti qu'il dirigeait et qui endossait toutes les décisions était un parti criminel. (…) Cette vérité doit être reconnue et le plus tôt sera le mieux, car ce sera un jour lumineux et pas uniquement pour la Russie. »

Par-delà ces réactions émotionnelles, d'autres initiatives ont été prises visant clairement à améliorer les relations avec la Pologne sans ménager le passé communiste de la Russie.

Katyn d'Andrzej Wajda en « prime time » à la télévision russe

KatynC'est notamment le cas de la diffusion sur la principale chaîne publique russe, le dimanche 11 au soir, à l'heure de grande écoute, du film Katyn d'Andrzej Wajda consacré aux massacres et où les Soviétiques n'ont pas le beau rôle. En réalité, le film avait déjà été diffusé quelques jours plus tôt, le 2 avril, sur la chaîne publique, Koultoura, mais son l'audience est peu importante, notamment dans les milieux populaires.

Autre geste important : la mise en ligne, sur ordre du président Medvedev, de sept documents d'archives relatifs aux massacres de Katyn et de la région, consultables à l'adresse : http://www.rusarchives.ru/publication/katyn/spisok.shtml.

Contrairement aux apparences, le pouvoir russe dénonce régulièrement le totalitarisme et les crimes de Staline, mais le mouvement semble s'accélérer à l'approche du 9 mai, le Jour de la Victoire en Russie. Si les autorités persistent dans cette voie, cela pourrait entraîner un changement du paradigme dominant en Russie et laisserait augurer d'autres évolutions dans la relation entre le peuple, le pouvoir et la perspective historique.

Cependant, l'histoire montre qu'il convient de rester prudent et que les bonnes intentions semblent très vite se dissoudre dans le marais des arrière-pensées des acteurs de la vie politique russe.

 

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