PIERRE LORRAIN

Journaliste - écrivain - spécialiste de la Russie

dimanche, 09 mai 2010

Dmitri Medvedev revient sur les crimes de Staline

Dans une longue interview accordée au quotidien Izvestia, le 7 mai, à l'occasion de la Fête de la Victoire, le président Medvedev a eu des propos très durs à l'égard de Staline et de l'Union soviétique (ici l'original en russe, mais une traduction officielle en anglais est disponible ). Ces déclarations confirment les positions du Kremlin telles que nous les exposions dans le précédent article.

 

En voici quelques extraits :

« L'Union soviétique était un État très complexe et, à franchement parler, (son) régime ne peut être décrit que comme totalitaire par nature. Malheureusement, c'était un régime qui a supprimé les droits et libertés fondamentaux et pas seulement pour son propre peuple (…), mais aussi pour d'autres peuples dans les pays socialistes, et c'est une chose que nous ne pouvons effacer de l'histoire. »

« En ce qui concerne le rôle de Staline, chacun le voit différemment. Certains croient que le Commandant suprême a joué un rôle extraordinairement important, d'autres ne le pensent pas. Ce n'est pas la question, la question est de savoir quelle est notre évaluation générale du personnage de Staline. Si l'on parle de l'appréciation officielle, c'est-à-dire de ce que pense de Staline la direction du pays depuis l'émergence du nouvel État russe, le verdict est clair — Staline a commis des crimes de masse contre son propre peuple. Et, malgré le fait qu'il a travaillé dur, malgré le fait que sous sa direction le pays a connu des succès, ce qu'il a fait contre son propre peuple ne peut pas être pardonné. »

« En tout cas, on ne peut pas dire que le stalinisme fasse de nouveau partie de notre vie quotidienne, que nous retournons à cette symbolique, que nous nous disposons à utiliser des affiches ou à faire d'autres choses. Il n'en est pas question et il ne le sera jamais. C'est absolument exclu, et il s'agit là de la manière de voir de l'État aujourd'hui, et aussi de mon avis en tant que président de la Fédération de Russie. Voilà donc pourquoi j'insisterai toujours sur la séparation entre l'évaluation officielle de l'État et l'évaluation des individus. »

Portraits en question

Portrait officiel de Joseph Staline en 1937Medvedev fait référence à la controverse qui a agité la Russie, ces derniers mois, sur l'affichage de portraits de Staline dans les grandes villes russes à l'occasion du 9 mai, pour célébrer son rôle dans la Victoire sur l'Allemagne nazie. Certaines municipalités, notamment celle de Moscou, avaient inscrit ce projet dans leur programme.

De telles décisions s'inséraient dans le cadre d'un mouvement qui semblait émerger au cours des dernières années et qui, malgré le discours officiel de condamnation des crimes de la période communiste, reconnaissait certains mérites au régime soviétique et à ses dirigeants, notamment à Staline. Ce mouvement s'est traduit en particulier par des jugements positifs dans les manuels scolaires.

Si l'on peut comprendre la volonté des autorités de ne pas couper le pays de soixante-quatorze ans de son histoire et surtout de ne pas jeter dans les poubelles de l'histoire les sacrifices de plusieurs générations de Soviétiques, cette ambiguïté n'en a pas moins créé une ambiance de réhabilitation, largement exploitée à l'intérieur du pays par les nostalgiques du communisme et à l'étranger par ceux qui voulaient démontrer que la Russie de Poutine retournait à ses anciens démons.

Dans ce contexte, la création par Medvedev, l'année dernière, d'une commission pour lutter contre les falsifications de l'histoire fut interprétée par beaucoup comme un nouveau pas dans le sens de la réhabilitation du passé soviétique. On pensait qu'il s'agissait, tout en continuant à condamner les aspects les plus noirs du communisme, de mettre en valeur ses réussites, à commencer par la Grande Guerre patriotique. Ce qui permettait de valoriser Staline en insistant sur son rôle militaire dans la Seconde Guerre mondiale. Cette mauvaise interprétation fut à l'origine de la campagne prévue d'affichage de ses portraits dans certaines grandes villes.

En réalité, la volonté de Medvedev en créant cette commission n'était pas de réhabiliter — même partiellement — Staline ou le régime soviétique. Comme il l'indique lui-même dans l'interview : « Qu'est-ce qui m'a poussé ? La conduite scandaleuse de certains hommes politiques qui, pour atteindre leurs objectifs petits et mesquins se sont mis à utiliser différentes interprétations pseudo-scientifiques des événements, juste pour marquer des points politiques. »

Évidemment, dès que les intentions du Kremlin ont été claires, les collectivités concernées ont renoncé à afficher des portraits de Staline (laissant à des organisations politiques ou des organismes privés le soin de le faire).

 

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