PIERRE LORRAIN

Journaliste - écrivain - spécialiste de la Russie

mardi, 18 mai 2010

Le nouveau programme russe de politique extérieure : le retour aux fondamentaux

L’évolution de la politique extérieure russe depuis l’arrivée de Dmitri Medvedev au Kremlin n’est pas un phénomène de circonstance, mais une tendance forte et à long terme, fondée sur un programme élaboré depuis des mois par le ministère des Affaires étrangères.

 C’est en tout cas la conclusion de l’hebdomadaire en langue russe Rousskiï Newsweek qui publie un long article de Konstantin Gaaze et de Mikhaïl Zygar. Ils sont parvenus à se procurer une version de travail de ce document, datée du 10 février 2010 et intitulée : « Programme pour une exploitation effective sur des bases systémiques des facteurs de politique extérieure dans le but du développement à long terme de la Fédération de Russie », qui a déjà reçu l’approbation du Kremlin et vient d’être transmise au gouvernement russe pour une « harmonisation » sous la responsabilité du premier vice-premier ministre Igor Chouvalov (bio ici en anglais). Pour la petite histoire, au sein des « hautes sphères » du pouvoir russe, Chouvalov semble plus proche de Medvedev que de Poutine.

Si le titre de l’article « Пусть опять будет Солнце » (« Qu’il y ait à nouveau du soleil ») fait référence à une chanson enfantine « Пусть всегда будет Солнце » : « Qu’il y ait toujours du soleil », c’est parce que le document tourne le dos à une vision conflictuelle des relations internationales pour insérer la Russie dans une ère de coopération tous azimuts, mais particulièrement avec les pays occidentaux. Elle renoue donc avec la politique pro-occidentale menée par les dirigeants russes après l’effondrement de l’Union soviétique.

Une vision pragmatique de la politique extérieure

Selon les auteurs, la Russie renoncerait à la division des pays étrangers en « amis » et « ennemis » qui semblait sous-tendre ses relations internationales au cours de ces dernières années, pour adopter une vision plus pragmatique fondée sur la défense de ses intérêts.

Or la défense de ces intérêts — comme j’ai eu l’occasion de le soutenir dans certains de mes livres et de mes articles — est plutôt liée à l’établissement d’un partenariat constructif avec les États-Unis et l’Union européenne qu’à la poursuite d’objectifs brumeux d’alliances tiers-mondistes destinées à planter des épines dans les pieds des Occidentaux (ce qui, souvent, revient à se tirer des balles dans les siens propres).

Sergueï LavrovCe point de vue est d’ailleurs confirmé aujourd’hui par Sergueï Lavrov, le ministre des Affaires étrangères, auteur de la préface du document, qui selon l’article, « parvient à des conclusions plutôt nouvelles : que “la consolidation de relations de dépendance mutuelle avec les principales puissances mondiales sur la base de l’interpénétration des économies et des cultures” est dans les intérêts de la Russie. Et que l’Union européenne et spécialement les États-Unis sont les partenaires les plus souhaitables ».

Le document analyse, pays par pays, les objectifs que doit faciliter la diplomatie russe. En voici les grandes lignes pour la France :

« FRANCE (Transport, Capital, Science et Technologie, Énergie, Industrie)

  • Soutenir les projets d’investissement de Peugeot-Citroën à Kalouga et de Renault à Moscou.
  • Promouvoir des idées pour une capitalisation croisée de sociétés russes et françaises.
  • Soutenir le projet spatial Soyouz en Guyane et le projet Oural de développement de lanceurs.
  • Développer le partage de production en matière d’ingénierie aéronautique.
  • Soutenir la participation de la société Thomson dans le programme de transition de la Russie vers la télévision digitale en 2015.
  • Assurer la coopération de Gazprom et d’Électricité de France.
  • De mener conjointement la modernisation de la centrale nucléaire de Béléné en Bulgarie et de développement de nouvelles centrales nucléaires dans des pays tiers. »

Revirement ou continuité ?

Les journalistes de Rousskiï Newsweek expliquent ce « revirement » dans la politique du Kremlin — qu’ils qualifient de « virage imprévu à 180° » — par le manque de ressources pour moderniser le pays. Pour eux, les prix élevés du pétrole, qui avaient inspiré un « optimisme triomphal » aux dirigeants russes, appartiennent au passé. Après la crise financière mondiale, la Russie serait obligée de chercher des amis et de nouer des relations économiques utiles.

L’analyse est certainement juste. L’une des conséquences des crises est qu’elles obligent à des remises en question. La manne apportée au budget de l’État par des hydrocarbures chers a fait paraître moins urgentes les réformes indispensables de l’économie qui ont été différées et qui reviennent aujourd’hui sous le mot d’ordre de « modernisation ».

De la même manière, une Russie flottant sur les dollars du pétrole et les euros du gaz pouvait se permettre de prendre des postures et de manifester des agacements. Aujourd’hui, le développement de l’économie russe est impossible sans investissements étrangers, essentiellement occidentaux.

Or les investisseurs ont besoin de clarté sur le cadre légal de leurs investissements, mais aussi d’un climat politique favorable : une atmosphère d’entente et de coopération est préférable aux rivalités et aux crises internationales. C’est cette atmosphère que le Kremlin s’emploie à créer aujourd’hui.

Il n’agit pourtant pas d’un « revirement » ni d’un « virage à 180° », mais d’un simple retour à une ligne que les gouvernements russes ont suivi depuis 1991 et dont ils ne se sont écartés au cours des dernières années que parce qu’ils n’ont pas obtenu de l’administration du président George W. Bush l’attention qu’ils estimaient mériter, comme je l’expliquais dans cet article.

Hillary ClintonAvec l’arrivée de Barack Obama à la Maison Blanche, Américains et Russes se sont engagés dans un processus de relance de leurs relations (l’image employée par le ministre Lavrov et le secrétaire d’État Hillary Clinton est : appuyer sur le bouton « reset »). Le principal résultat en est, jusqu’à présent, la signature du nouveau traité de réduction des armements stratégiques, à Prague, le mois dernier.

D’autres avancées sont attendues lors de la visite que Dmitri Medvedev doit effectuer aux États-Unis en juin. Nous y reviendrons.

 

 

 

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