PIERRE LORRAIN

Journaliste - écrivain - spécialiste de la Russie

jeudi, 10 juin 2010

Caucase russe : comment sortir du cercle vicieux de la violence ?

Après l'arrestation d'Ali Taziev en Ingouchie, le point sur la politique caucasienne du Kremlin.

 

Depuis l'élection du président Dmitri Medvedev, la politique du Kremlin à l'égard du Caucase évolue progressivement d'une réponse purement sécuritaire à un traitement social et économique. Ce qui entraîne des résistances, y compris au sein des structures du pouvoir, ainsi qu'une recrudescence de la violence, bien que la rébellion islamique continue à perdre ses dirigeants.

Les succès de la lutte anti-terroriste.

Dokou OumarovLa capture d'Akhmed Evloïev, dit Ali Taziev, dit émir Magas (voir bio en anglais), le 9 juin, est indéniablement un succès pour les forces de sécurité russes dans leur lutte contre le terrorisme islamiste. Evloïev était régulièrement cité comme le chef du « Front ingouche » et le numéro trois du mouvement dirigé par l'« émir » Dokou Oumarov dans le Nord-Caucase. Auteur de nombreux attentats au cours des dernières années, il aurait été impliqué dans la prise d'otages de Beslan, en 2004.

Ali Taziev est le quatrième dirigeant important de la guérilla islamiste à avoir été mis hors d'état de nuire par les forces de l'ordre, cette année. Le 2 février dernier, l'Égyptien Makhmoud Mokhamed Shaaban, fondateur d'une faction d'Al Qaida dans le Caucase, était tué à Botlikh au Daguestan, au cours d'une opération du FSB.

Un mois plus tard, le 2 mars, Alexandre Tikhomirov, dit Saïd Bouriatski, l'un des principaux idéologues des rebelles (il postait ses prêches sur Internet), trouvait la mort alors que, encerclé dans une maison du village d'Ekajevo, en Ingouchie, il refusait de se rendre. Il était impliqué dans l'attentat contre le train Moscou-Saint-Pétersbourg « Nevski Express », en novembre 2009 (article en anglais).

Trois semaines plus tard, le 26 mars, Anzor Astemirov, dit émir Seïfullah (bio en anglais), était à son tour tué lors d'un échange de tirs avec le FSB, à Naltchik en Kabardino-Balkarie. Il était l'un des principaux dirigeants de la rébellion islamiste.

Ces succès, cependant, n'ont pas empêché les actions violentes de se poursuivre dans le Caucase et dans le reste de la Russie, notamment dans le métro de Moscou, le 29 mars dernier (à ce propos, voir la page « Médias »).

Le facteur saisonnier du terrorisme

En politique, l'art d'enfoncer les portes ouvertes peut servir à faire passer un message qui dérange. Cela a été notamment le cas, le 3 juin dernier, à Piatigorsk. Au cours d'une réunion consacrée à l'immigration et à la sécurité des frontières, Arkadi Edelev, l'un des principaux responsables du District fédéral du Nord-Caucase, a déclaré que les activités des extrémistes vont augmenter dans la région.

Au moment où il parlait, sa prédiction était déjà en cours de réalisation. Depuis les attentats de Moscou, la liste des actions violentes liées au terrorisme caucasien augmente presque quotidiennement.

Ainsi, huit jours avant la déclaration d'Edelev, le 26 mai, un attentat a coûté la vie à 12 personnes, dont une fillette de 12 ans, devant le Palais de la Culture et des Sports de Stavropol (sud de la Russie), juste avant le début d'une représentation de la troupe nationale tchétchène de danse Vaïnakh. Selon les experts, la charge équivalait à 400 g de TNT.

Trois jours plus tard, le 31 mai, dans la république autonome d'Ingouchie, un policier a été tué et deux autres blessés lors de l'explosion de deux bombes, l'une sur un marché et l'autre dans une station-service.

Et le 4 juin, toujours en Ingouchie, un autre policier et un civil sont morts et vingt-cinq personnes ont été blessées, près de Malgobek, dans un attentat en deux temps : des inconnus ont ouvert le feu dans un commerce d'alimentation et de spiritueux, assassinant la vendeuse, une bombe a ensuite explosé à l'arrivée de la milice./p>

Le même jour au Daguestan, toujours dans le District fédéral du Nord-Caucase, deux personnalités locales ont été abattues par arme à feu, selon des méthodes qui font plutôt penser à des règlements de comptes mafieux : le président de l'arrondissement de Magaramkent a été mortellement blessé par des inconnus qui ont ouvert le feu sur sa voiture, tandis qu'un peu plus tard, dans le village de Tarki, un autre homme a tiré sur une foule réunie devant une mosquée pour la prière du vendredi, tuant l'imam.

En fait, la recrudescence de la violence terroriste se reproduit chaque année dès le retour des beaux jours : la végétation dense des mois chauds facilite les déplacements des combattants rebelles alors qu'en hiver leurs capacités d'action sont limitées car ils sont facilement repérables dans des paysages dénudés et enneigés des montagnes du Caucase. Cet état de fait a toujours permis aux autorités de déclarer pendant l'hiver que la lutte contre le terrorisme portait ses fruits puisque les accrochages armés et les attentats devenaient moins fréquents. Évidemment, aux communiqués laudateurs de l'hiver suivaient toujours les explications confuses et alambiquées du printemps pour minimiser ou passer sous silence les actions terroristes qui venaient ternir les performances si fortement carillonnées quelques semaines plus tôt.

Une nouvelle approche

Aujourd'hui, les autorités semblent vouloir reconnaître les faits plutôt que de les minimiser. Arkadi Edelev, haut fonctionnaire du ministère de l'Intérieur et adjoint du représentant plénipotentiaire du président russe dans le District fédéral, a tourné le dos à l'habituelle autosatisfaction pour poser un principe de bon sens : les activités terroristes vont augmenter et, comme nous le verrons plus loin, pas seulement à cause des variations saisonnières.

Cette pratique inédite est liée à la nouvelle politique annoncée par le président Medvedev dans son discours du 12 novembre dernier devant l'Assemblée fédérale (texte en anglais et en russe) où il expliquait notamment qu'une partie considérable des sommes versées par l'État pour le développement de la région était « volée de manière éhontée » par des responsables locaux. La mise en œuvre de la stratégie présidentielle a commencé en janvier dernier par la création du District fédéral du Nord-Caucase à partir d'une scission du District Fédéral du Sud. La nouvelle entité regroupe le territoire de Stavropol et l'ensemble des républiques autonomes de la région (à l'exception de la république d'Adyguée, enclavée dans le territoire de Krasnodar).

Alexandre Khloponine et Vladimir PoutineL'homme choisi par le président pour mettre en œuvre sa nouvelle politique est Alexandre Khloponine (bio en anglais), un homme d'affaires de quarante-cinq ans qui occupait précédemment le poste de gouverneur du territoire de Krasnoïarsk en Sibérie. Preuve de son importance, sa nomination comme représentant plénipotentiaire du président s'est accompagnée d'un siège de vice-premier ministre au gouvernement russe.

Pour la première fois depuis la création des districts fédéraux, ce n'est pas un représentant des « structures de force » qui supervise la région du Caucase. Le changement s'est fait sentir dès les premières interventions de Khloponine, notamment devant la chambre haute du Parlement russe, le 3 mars dernier. Tournant le dos à la politique sécuritaire traditionnelle, il a avancé de nouvelles pistes d'action, sociales et économiques.

Le premier volet est la lutte contre la corruption qui est la plaie de la région. Mais cette lutte ne peut être efficace sans l'indépendance et la transparence des organes policiers et judiciaires, et l'abandon progressif des relations tribales entre clans (qui maintiennent un système de rapports quasi féodaux) au profit du développement de la société civile.

Le deuxième volet est le développement économique sans lequel une véritable société civile est incapable d'émerger. Pour Khloponine, le principal ennemi est moins le terrorisme que le chômage endémique des jeunes qui crée des conditions propices au malaise social et à la persistance des mouvements terroristes. La corruption et la pauvreté constituent un terreau où prospère l'islamisme radical. Il s'agit donc de s'attaquer aux causes si l'on veut éliminer les conséquences.

Contrairement à la gestion précédente qui prétendait développer l'économie régionale par les subventions de l'État, Khloponine espère impliquer de grands investisseurs privés dans des projets industriels, commerciaux et de services capables de créer des emplois. Il faut, selon lui, « courtiser » les capitaux. En plus, il met en œuvre une autre méthode d'utilisation des subventions étatiques. Précédemment, ces dernières se faisaient à travers des fonds pour la reconstruction qui dépendaient des dirigeants locaux et autorisaient les fraudes et la corruption. Désormais, elles iront vers des programmes concrets supervisés par les services du District fédéral.

L'un des tout premiers projets s'appelle « Altitude 5 462 » (l'altitude du Mont Elbrouz, le point culminant du Caucase). Il s'agit d'utiliser la dynamique des Jeux olympiques de Sotchi, en 2014, pour investir 12 à 14 milliards USD dans la construction de quatre stations de sports d'hiver dans la partie occidentale du Caucase.

Le paradoxe sécuritaire de la nouvelle politique

Il est difficile de parier d'emblée sur le succès de cette nouvelle politique de développement car les résistances sont grandes dans la région. Elles sont sociales et culturelles, mais aussi politiques. Car il ne s'agit pas seulement de changer les mentalités, mais aussi la pratique locale du pouvoir. Et là deux groupes sont particulièrement menacés : a) ceux qui profitent de la corruption, et b) ceux qui tiennent à conserver leur pouvoir. (Il convient de noter qu'une partie des responsables des forces de sécurité appartient à l'un ou l'autre groupe, voire aux deux : le maintien de la situation actuelle permettrait à ces individus de continuer à bénéficier des avantages acquis en termes de carrière, de rentes de situation et d'enrichissement personnel.)

Bien entendu, les rebelles islamistes ont également tout intérêt à faire échouer un projet qui ne peut que diminuer leur influence en même temps que leur base sociale, mais on peut postuler qu'ils mènent déjà la lutte au maximum de leurs capacités. En revanche, la résistance des deux autres groupes à la nouvelle politique ne peut que faciliter leurs actions. Sans compter que des bandes criminelles organisées sont évidemment tentées de recourir à l'action violente pour pourrir la situation.

Dmitri Medvedev et lounous-bek EvkourovL'Ingouchie offre une démonstration de la convergence de ces résistances. D'une certaine manière, elle a servi de « laboratoire d'expérimentation » de la nouvelle politique du Kremlin. Depuis 2002, le président de cette république autonome était Murat Ziazikov (voir sa bio en anglais), un ancien du KGB et du FSB réputé proche de Vladimir Poutine. Particulièrement impopulaire, on le disait inefficace et corrompu. En octobre 2008, il fut contraint à la démission par le président Medvedev et remplacé séance tenante par Iounous-bek Evkourov, un colonel de l'armée réputé honnête qui lança aussitôt une campagne de lutte contre la corruption, avec un discours très proche de celui que tient aujourd'hui Khloponine.

Alors que les « campagnes » anti-corruption des dirigeants de la région étaient jusque-là purement incantatoires, les premiers actes d'Evkourov montrèrent qu'il ne plaisantait pas. Du coup, tous ceux qui avaient intérêt à ce que la situation ne change pas se liguèrent pour le déstabiliser : les rebelles islamistes dont l'influence est proportionnelle au mécontentement populaire, les groupes économiques qui profitent de l'économie grise, les corrompus de la fonction publique et les bandes criminelles qui prolifèrent dans les zones de non-droit. Le résultat fut une augmentation sensible de la violence et les actes terroristes, islamistes ou mafieux. Evkourov fut lui-même grièvement blessé dans un attentat qui faillit lui coûter la vie en juin 2009.

L'exemple ingouche a montré au Kremlin qu'il était illusoire de prétendre réduire la violence car son accroissement est directement lié à la réaction de ceux qui ont tout à craindre du succès de la nouvelle politique. D'où le paradoxe : pour sortir à long terme la région du cercle vicieux de la violence, il faut admettre son intensification dans un premier temps.

Le faux ami tchétchène

Aux ennemis « naturels » de la réforme viennent s'ajouter des « amis », ou prétendus tels, qui n'ont aucun intérêt à voir changer la situation. Le plus important de ces faux amis est le président actuel de la république tchétchène, Ramzan Kadyrov. Son pouvoir repose sur une politique strictement sécuritaire. Grâce à ses milices, les kadyrovtsy (article en anglais), il est parvenu à s'imposer à l'ensemble des clans tchétchènes, étendant son contrôle sur l'ensemble du territoire de la république, limitant ainsi les capacités d'action de la rébellion. Cela a apporté une certaine stabilité, mais au prix de l'instauration d'un système despotique dont bénéficient Kadyrov et son clan.

Fort de sa réussite dans la lutte contre les rebelles, Kadyrov aspirait à se voir attribuer par Moscou un statut de chef suprême du Nord-Caucase avec un accès direct au Kremlin. La création du nouveau District fédéral et la nomination de Khloponine ont été pour lui un désaveu d'autant plus cinglant qu'il se retrouve placé sous l'autorité directe du nouveau représentant plénipotentiaire alors que, précédemment, il semblait disposer d'une large autonomie à l'égard du représentant présidentiel du District fédéral du Sud.

En réalité, Kadyrov, qui se glorifiait naguère de la confiance du Kremlin, est en train de perdre son influence. Medvedev ne l'apprécie pas : l'un des objectifs du président russe est d'améliorer l'image du pays et, de ce point de vue, avec son bilan catastrophique en matière de droits de l'homme, Kadyrov constitue le contre-exemple le plus flagrant. Poutine semble également prendre ses distances de cet ancien protégé encombrant.

Ramzan KadyrovOn murmure que, lors de ses dernières visites à Moscou, le président tchétchène à fait l'objet d'une attention toute particulière du FSB, mais pour le surveiller plutôt que pour le protéger… Il est difficile de déterminer la véracité de la rumeur, mais le simple fait qu'elle circule est une indication d'un changement d'attitude à son égard, au sommet de l'État.

Cela ne signifie pas pour autant que son pouvoir est immédiatement menacé. Son contrôle sur la république autonome est tel qu'il est difficile de le traiter comme Ziazikov, en Ingouchie. Si son remplacement était décidé, tout nouveau dirigeant ne pourrait que lui être inféodé, sauf si le Kremlin accepte de courir le risque d'une autre rébellion tchétchène. Pour l'heure,la seule véritable menace pour Kadyrov est le succès de la nouvelle politique. Cela explique l'hostilité qu'il a manifestée au cours des derniers mois envers Evkourov, le champion anti-corruption ingouche, et ses tentatives, vaines jusqu'ici, pour miner les actions de ce dernier. Et Khloponine risque d'être encore plus difficile à déstabiliser.

Conclusion (provisoire) : quelle viabilité pour la nouvelle politique ?

Vue d'occident, la situation dans le Caucase paraît difficile à gérer. Et elle l'est effectivement. Même les autorités russes l'admettent. Il ne faut cependant pas se tromper de diagnostic. La persistance du terrorisme dans la région n'implique pas que la guerre pour l'indépendance de la Tchétchénie continue. Les derniers représentants de la République tchétchène d'Itchkérie en exil, réunis autour d'Akhmed Zakaïev, ont même entamé des pourparlers avec Kadyrov en vue d'une réconciliation nationale. Il n'existe donc pratiquement plus d'indépendantistes dans la guérilla contrôlée par les islamistes de Dokou Oumarov dont l'objectif avoué est la création d'un émirat du Nord-Caucase dont la Tchétchénie ne serait qu'une wilaya.

De ce fait, ce serait une erreur de considérer l'évolution de la politique du Kremlin dans la région comme un épiphénomène ou de la poudre aux yeux sans importance dans une situation qui n'évoluerait que peu ou pas. La volonté de changer la situation sociale et économique est réelle, même si ses chances de réussite sont difficiles à évaluer.

Il semble que la stratégie des autorités soit, dans un premier temps et à court ou moyen terme, d'assurer la sécurité à l'ouest du District fédéral (où seront situées les stations liées au projet « Altitude 5 642 »), limitant la menace terroriste aux régions de l'est (Ingouchie, Tchétchénie et Daguestan) où elle continue de peser, pour la réduire ensuite, à plus long terme.

Une chose est certaine : la nouvelle politique caucasienne est incapable de venir à bout rapidement du problème terroriste. D'une certaine manière, il est absurde de juger la réussite du Kremlin à cette aune, alors que des pays comme le Royaume-Uni ou l'Espagne ne parviennent pas, après des décennies de lutte, à juguler totalement le terrorisme irlandais ou basque. Pour le Kremlin, la seule solution est de dissocier le problème de la violence de celui du développement.

Tel est donc le sens des déclarations d'Arkadi Edelev le 3 juin lorsqu'il a expliqué que les activités des extrémistes vont augmenter. Il n'avait pas seulement en tête l'afflux de nouveaux terroristes qui pourraient se mêler aux réfugiés de retour dans la région après des années de guerre, comme il l'expliquait aux responsables de l'immigration et de la sécurité des frontières réunis devant lui. Il pensait aussi, comme Khloponine, son patron, à la convergence des intérêts d'Oumarov, de Kadyrov et des mafieux de tout poil pour lesquels empêcher la réussite de la nouvelle politique constitue le meilleur moyen de préserver leurs objectifs, leurs situations et leurs avantages.

 

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