PIERRE LORRAIN

Journaliste - écrivain - spécialiste de la Russie

samedi 24 juillet 2010

Élections 2012 : l'hypothèse Medvedev

Le président Dmitri Medvedev a clairement lié son sort électoral à son programme de « modernisation » de la Russie et à l'établissement d'un partenariat mutuellement avantageux avec les pays occidentaux. Et cela signifie que, contrairement aux spéculations fréquentes sur un retour de Vladimir Poutine lors de la prochaine élection de mars 2012, le débat sur une seconde candidature de Medvedev est très largement ouvert.

 Les conditions de la candidature de Medvedev

Au cours des derniers mois, les deux têtes de l'exécutif russe, le président Dmitri Medvedev et le Premier ministre Vladimir Poutine ont affirmé à plusieurs reprises qu'ils n'excluaient pas d'être candidats à l'élection présidentielle de 2012. Pour être honnête, Medvedev semble plus affirmatif que Poutine. Ce dernier s'est jusqu'à présent borné à ne pas écarter cette hypothèse alors que le président s'est laissé aller récemment à évoquer les conditions à sa candidature. Il l'a fait en deux temps.

Dmitri Medvedev à la télévision publique danoise DRLe 26 avril dernier, interrogé par Steffen Kretz, le journaliste vedette de la télévision publique danoise DR (texte en russe et en anglais), Medvedev a d'abord répondu par une boutade en précisant que la multiplicité de candidatures est un gage de démocratie. Cependant, il a exclu que Poutine et lui puissent se présenter l'un contre l'autre dans la mesure où ils représentent le même camp politique. Cela justifie, selon lui, ses propos précédents sur le fait qu'ils se concerteraient en temps voulu, Poutine et lui, pour décider lequel serait candidat.

Deux mois plus tard, le 24 juin, lors de son voyage aux États-Unis, Medvedev est revenu sur le sujet à l'université Stanford, près de San Francisco (texte en russe et en anglais). En réponse à l'éternelle question sur les intentions, il a confirmé qu'il briguerait un second mandat si trois conditions étaient remplies : « Si […] les plans que j'ai formulés aujourd'hui commencent à se réaliser, si j'ai le soutien du peuple, ce qui est l'élément le plus important de réussite pour tout homme politique […], et si j'ai le désir de continuer… »

Il semble évident que des deux dernières conditions ne sont que des coquetteries de langage. Sans compter qu'on voit mal comment un président dont les plans « commencent à se réaliser » n'aurait plus envie de continuer.

L'important est donc la réalisation de ses plans. Quels sont-ils ?

Dans son intervention à Stanford, après avoir réaffirmé la nécessité de lutter contre la corruption, notamment grâce aux nouvelles techniques de l'information, il cite deux tâches « parmi les plus importantes » :

  • L'amélioration du système politique et légal, notamment l'augmentation du prestige des tribunaux et la mise en place d'un système judiciaire juste et crédible.
  • La transformation de la Russie en un « partenaire international prévisible avec une politique étrangère transparente et compréhensible ». Une approche conséquente dans la défense des intérêts du pays doit être combinée, selon Medvedev, avec « l'ouverture et la disposition aux compromis avec ceux qui coopèrent avec nous à partir des principes d'égalité et de respect de la loi internationale. » (Ces propos font référence au programme de politique extérieure du ministère des Affaires étrangères que nous avons évoqué dans un précédent article)

Il n'est pas anodin que, en plus de la lutte contre la corruption, ces deux tâches correspondent aux deux conditions majeures pour attirer les investissements dans le pays : a) rassurer les investisseurs sur la sécurité de leurs capitaux par la mise en place d'un système juridique et judiciaire fiable ; b) renforcer les liens, notamment économiques, avec les pays ciblés.

En d'autres termes, ce sont des conditions nécessaires pour la réussite de la politique économique dont Medvedev s'est fait l'avocat depuis son arrivée à la présidence sous le slogan de « modernisation ».

La modernisation de l'économie.

Paradoxalement, le problème majeur de la Russie pendant les années Poutine a été le prix très élevé des hydrocarbures qui a dilué dans un flot de dollars du pétrole et d'euros du gaz la nécessité de la modernisation de l'économie qui était évidente à la fin des années 1990 et qui faisait partie du programme du président Poutine (sous l'influence de ses ministres des Finances, Alexeï Koudrine, et du Développement économique, Guerman Gref) lors de son élection en l'an 2000.

L'augmentation des revenus de l'État liés au prix du pétrole a eu la conséquence perverse additionnelle de permettre, dans les années 2005-2007, une nationalisation de fait, sinon de droit, de certains secteurs d'activité considérés comme stratégiques (pétrole, industries de pointe) notamment par le rachat d'actifs de compagnies (Ioukos, Sibneft) ou par la création des « corporations étatiques » chargées de superviser les activités industrielles dans un domaine donné. Cette tendance économique lourde était poussée par les partisans d'une économie largement étatisée au sein des hautes sphères du pouvoir. Ces hommes, dont le principal leader semblait être Igor Setchine (bio en anglais), alors membre de l'administration présidentielle, provenaient essentiellement des structures de force et des industries énergétique et de Défense.

Dmitri Medvedev et Igor SetchineLa crise financière de 2008 a marqué un coup rude pour les partisans de l'économie sous contrôle étatique. En même temps que l'effondrement des cours du pétrole créait des tensions extrêmes pour le budget de l'État, le rouble était dévalué, les cours des valeurs côtés à la bourse de Moscou s'effondraient de 72 % au quatrième trimestre de 2008 et le PNB reculait de près de 8 % en 2009.

Dans cette situation, les observateurs s'attendaient à une augmentation de la main mise de l'État qui pouvait racheter à bas prix des entreprises en difficulté. Ce fut exactement le contraire qui se produisit. Dans les derniers mois de 2009, en tirant les enseignements de la crise, le président Medvedev établit un diagnostic sévère, aussi bien dans son article « En avant, la Russie ! », le 10 septembre (en russe et en anglais), que dans son discours devant l'Assemblée fédérale, le 12 novembre (en russe et en anglais). Pour lui, les caractéristiques de la situation en Russie sont « une économie fondée sur les matières premières et une corruption endémique ». De là l'urgence de réduire « la dépendance humiliante des matières premières », de développer de nouveaux secteurs innovants, d'améliorer le cadre légal, de combattre la corruption et de construire un État plus transparent et démocratique.

Le premier pas de la « modernisation » a été l'annonce de la privatisation de la plupart des corporations étatiques, ce qui est un signal fort de l'abandon de la logique étatiste et du retour de la Russie vers l'économie de marché.

Medvedev (avec le soutien de Poutine) semble donc avoir tranché le débat entre les « étatistes » et les « libéraux » qui sous-tend la politique russe depuis près de deux décennies en faveur des seconds. Et cela signifie que les « étatistes » qui, pendant les deux mandats de Poutine, en plus de Setchine, comprenaient les plus importants « siloviki » sont en train de perdre leurs dernières positions.

En réalité, les « siloviki » poutiniens étaient les héritiers des « industrialistes » et des « étatistes » qui avaient constitué l'un des principaux groupes politiques russes (avec notamment le premier ministre Viktor Tchernomyrdine) pendant les mandats de Boris Eltsine. Ils s'opposaient déjà aux « libéraux » du groupe formé au tout début des années 1990 par Anatoli Sobtchak, le maire de Saint-Pétersbourg. C'est de ce groupe que sont issus les principaux responsables qui ont conduit l'économie russe depuis cette époque, notamment Anatoli Tchoubaïs et Alexeï Koudrine, mais aussi Vladimir Poutine et Dmitri Medvedev, eux-mêmes.

À son arrivée à la présidence, Poutine avait confié l'économie aux membres du groupe de Saint-Pétersbourg mais s'était entouré d'une garde rapprochée de personnalités qu'il connaissait depuis longtemps et sur lesquelles il pouvait se reposer, comme Nikolaï Patrouchev et Serguei Ivanov (issus des « structures de force ») ou Setchine (issu du groupe de Sobtchak, mais sensible aux arguments étatistes, contrairement à la plupart de ses collègues de Saint-Pétersbourg).

« Étatistes » contre « Libéraux »

Le retrait des étatistes

Lors de l'arrivée de Medvedev au Kremlin, les principaux « siloviki » se sont retrouvés à des postes moins importants. C'est ainsi que Patrouchev, le directeur du FSB, a été nommé secrétaire du Conseil présidentiel de Sécurité, un poste sans influence véritable. Serguei Ivanov, qui était premier vice-premier ministre a été rétrogradé au poste de vice-premier ministre, même s'il continue de s'occuper de l'industrie de défense. Vladimir Oustinov (bio en russe), ancien Procureur Général puis ministre de la Justice, est le représentant du président pour le District fédéral du Sud. Au moment de sa nomination, ce District fédéral avait une grande importance parce qu'il comprenait le Nord-Caucase avec la rébellion islamiste. En janvier 2010, cette zone lui a été retirée avec la création du District Fédéral du Nord-Caucase dirigé par Alexandre Khloponine (bio en anglais).

Quant à Setchine, il est passé de l'administration présidentielle (où il jouait un rôle essentiel) au gouvernement. Au poste de vice-premier ministre, il est notamment chargé de la politique pétrolière (il est aussi président de Rosneft). Il s'est notamment illustré par de fréquents voyages en Amérique latine, notamment au Venezuela et à Cuba, où il semblait avoir pour mission de reformer un axe antiaméricain. Ces mouvements semblaient s'insérer dans une ligne forte de la politique russe dans l'optique de l'antagonisme croissant de la fin de l'administration Bush. Aujourd'hui, ils apparaissent aujourd'hui comme des gesticulations sans véritable importance dans le cadre du rapprochement avec l'administration Obama. En tout cas, la perte d'influence de Setchine apparaît de manière très nette au cours des dernières semaines. Ainsi, lors d'une interview donnée à l'agence Reuters, le 20 juin dernier, dans le cadre du Forum de Saint-Pétersbourg, il semble bien renier ses précédentes positions « étatistes » en expliquant qu'il n'était pas le méchant qu'on croyait, qu'il ne s'opposait pas du tout à la politique de Medvedev, que l'État avait parfaitement le droit de privatiser ses actifs, mais que son rôle était de s'assurer qu'on n'allait pas les brader. Malgré le titre accrocheur de l'article (« Le bras droit de Poutine sort de l'ombre du Kremlin »), cela ressemble bien à un aveu d'impuissance.

La montée des libéraux

Dmitri Medvedev avec Igor Chouvalov en 2008En revanche, l'un des hommes à la pointe de la modernisation est indiscutablement le Premier vice-premier ministre Igor Chouvalov (bio en anglais) qui est, depuis mai 2008, le représentant informel du président Medvedev au sein du gouvernement. En tout cas, c'est lui qui supervise l'essentiel des portefeuilles économiques et des relations internationales. Notamment la gestion de la propriété d'État. Et tel qu'il la conçoit lui-même, sa mission est de faire en sorte que « l'économie russe repose sur d'autres secteurs que celui des matières premières et nous devons investir et tenter d'encourager la croissance de ces autres secteurs, comme celui des hautes technologies » (Wall Street Journal, 1er juillet 2010).

Dans le domaine des hautes technologies, l'une des principales réalisations à ce jour a été la création d'une société spécialisée dans les nanotechnologies, Rosnano (site internet en russe et en anglais) dont le patron n'est autre qu'Anatoli Tchoubaïs, ancien tête de file du groupe de Saint-Pétersbourg dont sont issus Poutine et Medvedev.

L'implication croissante du président

Même si les « libéraux » sont bien représentés au gouvernement, l'appareil gouvernemental reste en grande partie sous l'influence d'« étatistes » qui peuvent créer des noyaux de résistance aux réformes et avoir une influence déterminante, non pas dans la définition de la politique, mais dans son exécution pratique. Un certain manque d'empressement de certains ministres a d'ailleurs obligé Medvedev à exiger publiquement une plus grande efficacité du gouvernement dans l'exécution des décisions prises.

La nomination des responsables chargés de mettre en œuvre la nouvelle politique est évidemment l'un des principaux moyens pour retarder ou contrecarrer les réformes. Parmi ces derniers, les représentants du gouvernement au conseil d'administration des entreprises stratégiques (généralement, ils en assurent la présidence) jouent un rôle essentiel. La liste de ces sociétés nationales, déterminée par un décret présidentiel de 2004, comprenait 518 entreprises fédérales d'État et 546 entreprises mixtes où l'État occupe une part déterminante. L'une des conséquences de la modernisation en cours est que sensiblement la moitié de ces entreprises doivent être privatisées en 2010 et 2011.

Étant donné la spécificité de ces entreprises qui touchent essentiellement l'Énergie et la Défense, la plupart des représentants de l'État dans ces entreprises sont choisis par les services gouvernementaux dépendant de Setchine et d'Ivanov qui supervisent ces deux secteurs. C'est la raison pour laquelle le président Medvedev a décidé en mai dernier que les candidats choisis par le gouvernement devront être désormais confirmés par l'administration présidentielle. Cela implique une montée en puissance de la part des "libéraux" puisque les arbitrages sur les nominations ne se feront plus au sein du gouvernement où des équilibres doivent être maintenus entre les différents vice-premiers ministres, mais au sein de l'administration présidentielle où les candidats qui pourraient être des obstacles à la modernisation seraient écartés.

Cette décision est censée montrer que dans le cadre de la modernisation le gouvernement n'est qu'un exécutant de la politique présidentielle, comme Medvedev l'a affirmé à plusieurs reprises, et non un véritable décideur, que Vladimir Poutine soit a sa tête ou non.

Conclusion

Même si l'influence des "étatistes" dans les plus hautes sphères du pouvoir russe se réduit, cela ne suffira peut-être pas à la réussite du programme de modernisation.

En effet, les plus importantes résistances ne sont pas liées au débat sur la nationalisation ou la privatisation des entreprises stratégiques. Elles sont liées à la lutte contre la corruption qui menace les situations de rente bien établies de très nombreux hauts fonctionnaires et responsables gouvernementaux. Or, sans une réduction considérable du niveau de corruption actuel, il semble évident que la politique de modernisation ne peut pas réussir, du moins avec l'urgence voulue par le président.

Face aux intérêts personnels, la solidarité politique entre partisans de la modernisation risque de ne pas peser bien lourd. Le risque qu'un front se forme pour limiter ou vider de sa substance la lutte contre la corruption est très important. Si le principal frein à la modernisation n'est pas levé, la politique de Medvedev risque de se transformer en une coquille à moitié vide.

Cependant, cela ne suffirait sans doute pas à mettre en danger une nouvelle candidature éventuelle de Medvedev : il suffirait que les réformes portent quelques fruits, même mineurs, pour lui permettre de briguer un deuxième mandat. D'autant que l'actuel président russe symbolise également l'ouverture envers l'Occident. Et c'est certainement là l'élément le plus important de sa déclaration à Stanford : Medvedev apparaît aujourd'hui comme le meilleur atout pour assurer la réussite de la politique extérieure russe, vitale pour la « modernisation » par les investissements et les collaborations qu'elle commence à produire. Dans ce contexte, une candidature de Vladimir Poutine, associé à une politique plus « rugueuse » ne manquerait pas d'être contre-productive.

 




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