PIERRE LORRAIN

Journaliste - écrivain - spécialiste de la Russie

mercredi 27 octobre 2010

Biélorussie : Loukachenko lâché par Moscou

Il y a encore deux ans, la Biélorussie passait pour l'allié le plus fidèle de Moscou dans l'espace ex-soviétique. La « dernière dictature d'Europe » semblait d'ailleurs soutenue à bout de bras par la Russie, à laquelle elle est liée dans le cadre d'une Union de type confédéral. À moins de deux mois de la prochaine élection présidentielle en Biélorussie, la rupture entre le président Loukachenko et les dirigeants russes paraît consommée.

 

Depuis plusieurs mois, une sorte de « guerre froide » s'est installée entre la Russie et la Biélorussie pour se transformer, début octobre, en un conflit ouvert entre le président biélorusse Alexandre Loukachenko et son homologue russe Dmitri Medvedev.

Logo officiel de l'OTSCLe 3 octobre, dans son vidéo-blog, Medvedev ne mâchait pas ses mots à l'égard de son collègue de Minsk (ici en russe), lui reprochant de manquer de reconnaissance pour toute l'aide apportée à son pays par la Russie et de tenir une rhétorique antirusse « dépassant non seulement les règles diplomatiques mais encore celles, élémentaires, de la décence humaine ». Il l'accusait aussi de ne pas tenir l'engagement pris lors d'un sommet de l'OTSC, l'Organisation du Traité de Sécurité collective (voir le site officiel en russe), en présence de cinq autres chefs d'État, de reconnaître l'indépendance de l'Abkhazie et de l'Ossétie du Sud. Mais cet éclat du président russe répondait à un réquisitoire particulièrement virulent de Loukachenko contre la Russie prononcé le 19 septembre au VIe congrès de la Fédération des syndicats de Biélorussie (ici en russe sur le site du président biélorusse).

Les raisons de la querelle

Cette querelle est d'autant plus surprenante que, par le passé, les deux pays entretenaient de bonnes (sinon d'excellentes) relations. Ils forment une confédération, l'Union étatique de la Russie et de la Biélorussie qui, bien qu'en grande partie virtuelle, n'en possède pas moins son budget et ses institutions. Ils sont également membres de la même alliance, l'OTSC, de la Communauté économique eurasiatique (Eurasec) et, plus récemment, d'une union douanière avec des deux pays avec le Kazakhstan, qui devait entrer en vigueur en juillet 2010.

Par ailleurs, jusqu'en 2008, Moscou a été le principal soutien politique international de Loukachenko, même si les responsables de l'économie russe, depuis l'époque d'Anatoli Tchoubaïs, se sont toujours opposés à une intégration économique qui se serait révélée particulièrement coûteuse pour la Russie.

Malgré cette apparence d'amitié et de coopération, la dégradation des relations entre Minsk et Moscou, commencée en 2008, s'explique par des changements radicaux dans la situation économique et politique des deux pays.

La situation économique

Jusqu'au milieu des années 2000, la Biélorussie entretenait avec la Russie une relation économique très avantageuse pour elle. Elle achetait l'énergie russe, en particulier le gaz, à des tarifs privilégiés. De plus, la Russie constitue également le principal débouché à l'exportation pour ses produits agricoles et industriels.

L'énergie bon marché représentait une subvention indirecte de la Russie à l'économie biélorusse et permettait à Loukachenko de mener une politique sociale qui expliquait sa popularité auprès de la population.

Avec l'aspiration russe d'entrer dans l'Organisation mondiale du commerce (OMC) la situation changea radicalement. En effet, les membres de l'OMC se garantissent une égalité de traitement. Cela signifie que les avantages accordés à la nation la plus favorisée s'appliquent également à toutes les autres et implique l'interdiction du dumping (vente à perte), des accords de troc et des subventions déguisées. D'où la nécessité de passer à une certaine réalité des prix en les alignant sur les tarifs communément pratiqués dans les échanges internationaux. Un plan d'augmentation progressive des tarifs pratiqués à l'égard de l'Ukraine, mis en place à partir de 2005, eut pour conséquence les crises à répétition qui ont émaillé le commerce énergétique entre les deux pays. Avec la Biélorussie, les relations se tendirent également, mais avec deux ans de retard.

En 2007, comme la Biélorussie refusait d'accepter les nouveaux tarifs (bien qu'encore largement inférieurs aux « cours mondiaux »), Gazprom eut recours à des coupures de gaz, avec le risque, comme avec l'Ukraine, que la Biélorussie coupe à son tour les exportations à destination de l'Union européenne qui transitent par son territoire.

Pour éviter de tels désagréments (et étendre, accessoirement, l'empire de Gazprom), la partie russe proposa à Minsk de maintenir des tarifs privilégiés en échange de la cession d'une partie des actifs de l'opérateur des gazoducs biélorusses. Ce que Loukachenko refusa.

Avec une dette de plus de 10 milliards d'USD envers la Russie, la capacité de négociation de Minsk était fort limitée. Pour couronner le tout, le gazoduc Nord Stream, en construction sous la Baltique, doit relier, en 2011 et 2012, la Russie à l'Allemagne et approvisionner ainsi directement l'Union européenne sans transiter par la Biélorussie.

Alexandre Loukachenko et Dimitri Medvedev en 2008

Pendant des années, l'énergie bon marché et l'appui politique de Moscou ont permis à la Biélorussie de différer sans cesse les douloureuses réformes économiques que d'autres pays de l'ex-URSS ont dû mener à bien. Cependant, la nouvelle attitude économique de la Russie ne laissait pas à Minsk d'autre solution que de réformer profondément son économie, ce qui suppose des efforts de rigueur et des investissements considérables. Comme la Russie ne semblait plus disposée à financer sans contrepartie, la seule solution pour le pouvoir biélorusse était de tenter de renouer un dialogue avec l'Union européenne et les États-Unis, dans l'espoir de monnayer des promesses de démocratisation contre des subventions. Minsk était évidemment encouragé à cela, en 2007 et au début 2008, par les exemples de la Géorgie et de l'Ukraine qui paraissaient bénéficier des largesses occidentales. Comme elles s'opposaient frontalement à la Russie, il était possible de déduire, dans l'atmosphère de « paix froide » qui régnait alors, qu'une attitude hostile au Kremlin permettait de s'attirer les bonnes grâces de l'Ouest.

La situation politique

La position de Moscou à l'égard de la Biélorussie et de Loukachenko a évolué avec le temps. À la fin des années 1990, l'établissement d'une union entre la Russie et la Biélorussie apparaissait pour les cercles étatistes du Kremlin comme un moyen d'affirmer une volonté politique forte face aux nostalgiques de la puissance perdue, ultranationalistes et néocommunistes, et cela quel qu'en fût le coût. Pour les politiciens libéraux issus du cercle de Sobtchak, à Saint-Pétersbourg, l'intégration économique de la Biélorussie était impossible, sauf à ruiner toute perspective de rétablissement de l'économie russe, surtout après la crise financière d'août 1998.

De ces différences de position au sein même du Kremlin naquit une politique ambiguë : une Union fut créée, mais confédérale, non contraignante et, pour tout dire, essentiellement déclarative.

De son côté, le président Loukachenko — selon l'opposition biélorusse de l'époque — aurait poursuivi un objectif purement mégalomane : on prétend que grâce au projet d'Union (qui, s'il avait été réellement mené à terme, aurait signifié, dans la pratique, l'absorption de la Biélorussie par la Russie), il aspirait à jouer un rôle politique de premier plan dans le nouvel État en devenant Premier ministre ce qui aurait pu lui permettre de succéder à Boris Eltsine, faible et malade. Il est difficile de juger de la pertinence de cette thèse, mais en supposant qu'elle soit vraie, Loukachenko ne put que se rendre vite compte que personne au sein de la classe politique russe n'était disposé à lui faire de la place. L'arrivée au pouvoir de Vladimir Poutine sonna le glas de ses dernières espérances (pour autant qu'il en eût). En 2002, le nouveau président russe fit part de sa position concernant les relations entre les deux pays en proposant l'intégration pure et simple de la Biélorussie au sein de la Fédération de Russie. Après ça, Loukachenko n'insista plus quant à la création d'une véritable union.

Même si Poutine ne semblait pas porter Loukachenko en très haute estime, il n'avait pas moins intérêt à le soutenir dans le contexte de rivalité croissante avec l'Occident qui caractérisa la période 2005-2008. Cependant, l'élection de Dmitri Medvedev en mars 2008 suivi par l'amélioration des relations avec Washington et le lancement de la politique de modernisation changèrent les données politiques et stratégiques, faisant perdre à Loukachenko beaucoup de son importance, même marginale, aux yeux du Kremlin.

Le jeu de Loukachenko

Face aux changements négatifs de la politique de Moscou à l'égard de son pays, le président biélorusse réagit en montrant ostensiblement son irritation.

La courte guerre en Géorgie, en août 2008, lui permit d'adopter une position qui n'était pas celle que le Kremlin attendait. Le 12 août, alors que les combats faisaient rage, Loukachenko eut une entrevue avec son ministre des Affaires étrangères, Sergueï Martynov, non pas pour évoquer la crise géorgienne, mais pour prendre des « mesures nécessaires » en vue d'améliorer les relations avec les États membres de l'Union européenne et les États-Unis. L'ambiguïté de cette réaction fut telle que l'ambassadeur de Russie à Minsk se vit contraint de manifester publiquement sa perplexité. Quelques jours plus tard, le 5 septembre, lors du sommet de l'OTSC qui se tint à Moscou, il semble donc — si l'on en croît Medvedev — que Loukachenko s'engagea à reconnaître l'indépendance de l'Abkhazie et de l'Ossétie du Sud, ce qu'il n'a pas encore fait.

En tout cas, depuis l'affaire géorgienne, Minsk manifeste son animosité à l'égard de Moscou, notamment au sein de l'OTSC : le gouvernement biélorusse rechigne à transformer l'alliance très floue qui existe actuellement en une véritable organisation militaire pour faire face à la situation complexe qui se développe en Asie centrale et en Afghanistan (rappelons qu'il y a quelques années, c'était Loukachenko qui insistait sur la nécessité d'une intégration militaire face à l'OTAN). La Biélorussie fait également preuve d'une mauvaise volonté évidente à mettre en place l'Union douanière avec la Russie et le Kazakhstan qui aurait normalement dû entrer en vigueur en juillet dernier.

Timbre commémorant le sommet du G.U.A.M.Pour couronner le tout, la Biélorussie se rapproche de l'Organisation pour la Démocratie et le Développement, mieux connue par les initiales des pays qui la composent (GUAM pour Géorgie, Ukraine, Azerbaïdjan et Moldavie) et dont le dénominateurcommun est la méfiance voire l'hostilité envers la Russie. Une éventuelle entrée de la Biélorussie au sein de l'organisation pourrait compenser le possible retrait de l'Ukraine qui, depuis l'élection du président Viktor Ianoukovitch, normalise ses relations avec Moscou.

Il est probable qu'au début, en 2008, en posant des problèmes au Kremlin, Loukachenko pensait que les dirigeants russes se rendraient compte qu'il valait mieux continuer à l'avoir avec eux que contre eux. Dans le même temps, une politique hostile envers le Kremlin lui permettrait de se gagner les faveurs de pays qu'il percevait alors (et qu'il continue sans doute à percevoir) comme des adversaires de la Russie, à savoir les Européens et les États-Unis.

Réactions de Moscou

Lors d'une interview publiée par le journal Kommersant, le 30 août dernier, Vladimir Poutine a eu une phrase très méprisante en réponse à une question sur Loukachenko : « Je ne me souviens même pas de ce qu'il a dit, croyez-le ou non. »

Mais ce dédain ostensible ne signifie pas que Moscou prend à la légère les problèmes posés par le président biélorusse. Événement sans précédent dans les relations entre les deux pays, l'été dernier la télévision publique russe diffusa un reportage en trois parties sur Loukachenko et ses agissements à la tête de la Biélorussie. Ce procédé n'est pas sans rappeler les émissions qui ont précédé l'éviction de Iouri Loujkov. Évidemment, le président russe n'a aucun pouvoir pour démettre de ses fonctions le président biélorusse, comme il le fit, en septembre, avec l'ancien maire de Moscou, mais il peut lui poser de nombreux problèmes et, dans ce contexte, la charge de Medvedev dans son vidéo-blog paraît indiquer que la situation a atteint un point de non-retour.

Manifestations sur la Place de l'indépendance à Kiev en novembre 2004À moins de deux mois de l'élection présidentiellebiélorusse, le 19 décembre, le Kremlin semble disposé à nouer des contacts avec l'opposition, encore désunie. Mais un soutien russe aux adversaires de Loukachenko ne serait sans doute pas suffisant pour changer le résultat des urnes. Pour le moment, le président sortant ne court aucun risque de perdre l'élection, même si sa popularité semble en chute libre. De plus, comme il contrôle totalement le processus électoral, il serait élu... même si ses rivaux étaient majoritaires. Cependant, le mécontentement croissant face à la dégradation de la situation économique peut conduire à moyen terme à des mouvements populaires de contestation qui pourraient prendre une forme similaire à celle de la « révolution orange » en Ukraine. Avec l'appui de Moscou, cette fois.

 

 

 

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