PIERRE LORRAIN

Journaliste - écrivain - spécialiste de la Russie

lundi 06 décembre 2010

Retour sur les Kouriles : les raisons d’une crise diplomatique

Protestations japonaises, rappel de l'ambassadeur nippon en Russie : il y a un mois, le 1er novembre, la visite éclair de Dmitri Medvedev à Kounachir (国後島, Kunashiri en japonais), la première d'un président russe sur les îles contestées de l'archipel des Kouriles, créait un incident diplomatique qui aurait pu être évité. Mais en agissant ainsi, on sait aujourd’hui que ce n'était pas tant le territoire de la Fédération de Russie que le président russe voulait marquer, mais plutôt celui de la politique russe, à Moscou.

 


Carte des îles KourilesLe gouvernement japonais du nouveau Premier ministre Naoto Kan, nommé en juin dernier et confirme en septembre, est très pointilleux sur les questions de souveraineté. Rappelons que les relations de Tokyo et de Pékin étaient particulièrement tendues (elles se sont quelque peu apaisées depuis) à la suite de l'arraisonnement par les Japonais, le 7 septembre, d'un bateau de pêche chinois près d'un groupe de huit petites îles, en mer de Chine orientale, appelé archipel Senkaku en japonais (Diàoyútái en chinois). Pour les Japonais, qui le contrôlent, l'archipel fait partie du territoire impérial, mais il est revendiqué par la République populaire de Chine et aussi par la République de Chine à Taïwan.

Ce fut pourtant ce moment très sensible que Dmitri Medvedev choisit pour aller faire un tour dans les Kouriles, notamment à Kounachir1, l'une des quatre îles annexées par l'Union soviétique après la Seconde Guerre mondiale et toujours revendiquées par Tokyo. Ce contentieux est d'ailleurs le principal obstacle à la signature, depuis soixante-cinq ans, d'un véritable traité de paix entre les deux pays.

Il convient de préciser que le Kremlin n'a pas pris les Japonais par surprise et il ne s'agit donc pas d'un Port-Arthur2 ou d'un Pearl Harbor diplomatique. Fin septembre, lors d'un voyage au Kamtchatka, Medvedev avait déclaré qu'il n'avait pas pu faire escale dans les Kouriles à cause de la météo, mais qu'il prévoyait de s'y rendre dans un « très proche avenir », soulevant déjà les protestations de Tokyo. À l'époque, le Premier ministre Kan estimait que la visite n'aurait pas lieu.

Medvedev choisit donc de mettre les pieds dans le plat, ou plutôt à Ioujno-Kourilsk, la ville principale de l'archipel contesté, à une dizaine de kilomètres à peine d'Hokkaido. Pendant son séjour de quatre heures, il s'invita chez une famille locale, visita un jardin d'enfants, une centrale géothermique et une usine de traitement du poisson. Il goûta également au caviar local qu'il a trouvé « вкусной » (« délicieux ») et utilisa quelques minutes de liberté pour jouer les touristes en prenant des photos de la mer.

Il est difficile de comprendre l'émoi que cette brève visite souleva au Japon sans faire un rapide retour historique.

Le contentieux des « Kouriles du Sud » ou des « Territoires du Nord »

Situation avant la Seconde Guerre mondiale

L'archipel volcanique des Kouriles comprend cinquante-six îles et forme un arc de 1 400 km qui sépare la mer d'Okhotsk de l'océan Pacifique entre la pointe sud du Kamtchatka et l'île japonaise d'Hokkaido. Les Kouriles du Sud, que les Japonais appellent les Territoires du Nord et qui sont au cœur du problème actuel, se composent des îlots Habomai (ou petites Kouriles) et des îles Kounachir, Chikotan (en japonais Shikotan) et Itouroup (Etorofu). L'ensemble représente moins de cinq mille km² et compte entre vingt et trente mille habitants.

Les Kouriles du Sud, découvertes par les Hollandais en 1643 et nommées alors Terres de la Compagnie, furent explorées et occupées par les Japonais à partir du xviiie siècle. De leur côté, les Russes exploraient et occupaient les Kouriles du Nord. En 1855, le traité de Shimoda consacra le partage des îles entre le Japon et la Russie. En 1875, l'empereur Meiji échangea l'île de Sakhaline (Karafuto) contre la partie russe de l'archipel des Kouriles dont les eaux sont particulièrement poissonneuses et qui commandent le passage de la mer d'Okhotsk au Pacifique. À l'issue de la guerre russo-japonaise de 1904-1905, le tsar Nicolas II se vit contraint de céder au Japon le sud de Sakhaline (traité de Porstmouth).

Timbre poste à l'éfigie de Richard SorgeLa situation changea à l'issue de la Deuxième Guerre mondiale. En décembre 1941, contrairement à l'imprudent Hitler, qui s'empressa de déclarer la guerre aux États-Unis après l'attaque nippone contre Pearl Harbor, Staline se garda bien de faire de même contre l'Empire du soleil levant. Grâce à ses espions, notamment Richard Sorge, il savait, dès avant l'attaque allemande contre l'URSS, le 22 juin 1941, que le Japon n'avait pas l'intention de l'attaquer.

Annexion soviétique des îles

Staline, tout en réclamant à cor et à cris aux alliés l'ouverture d'un second front en Europe, n'accepta de déclarer la guerre au Japon que trois mois après que l'Allemagne aurait capitulé. Ce fut chose faite le 8 mai 1945. Ainsi donc, le 8 août, deux jours après le largage d'une bombe atomique sur Hiroshima et alors que l'issue de la guerre ne faisait plus aucun doute, les troupes soviétiques envahirent la Mandchourie, le nord de la Corée, le sud de Sakhaline et les îles Kouriles. Le 14, le Japon capitula. Une semaine de guerre avait permis à Staline non seulement de récupérer les territoires gagnés précédemment par Tokyo mais aussi d'instaurer un régime communiste en Corée du Nord et d'occuper les Kouriles du Sud qui n'avaient jamais été russes. La population japonaise des îles, quelque 17 000 personnes, fut déplacée et envoyée au Japon.

En 1951, en signant avec l'URSS le traité de San Francisco, le Japon renonça aux Kouriles du Sud et à la partie méridionale de Sakhaline, mais les Soviétiques refusèrent de le ratifier, ce qui permit au gouvernement nippon de revenir sur sa décision à propos des Kouriles.

En 1956, lors de la reprise des relations diplomatiques entre le Japon et l'URSS, il fut prévu qu'un traité de paix devait être négocié et qu'il réglerait, entre autres, la question desKouriles du Sud ou des Territoires du Nord. Mais les Soviétiques étaient d'autant moins pressés de trouver une solution que les îles ainsi disputées présentent un double intérêt stratégique : elles sanctuarisent la mer d'Okhotsk et en font un bastion pour les sous-marins balistiques ; elles constituent une base avancée face au Japon.

Trente-cinq ans plus tard, à la veille de l'effondrement final de l'URSS, la situation demeurait inchangée et les deux parties campaient sur leurs positions même si le traité faisait encore l'objet de consultations diplomatiques épisodiques.

Toshiki Kaifu entouré des chefs d'États lors du sommet du G7 en 1995Un espoir de régler enfin le contentieux apparut en avril 1991, huit mois avant l'effondrement final de l'URSS, lors de la première visite officielle d'un chef d'État soviétique au Japon, en avril 1991. À Tokyo, Mikhaïl Gorbatchev se trouva confronté au réalisme politique. Dans ses relations avec les Américains et les Européens, l'URSS avait pris l'habitude d'échanger des assouplissements en politique étrangère et des promesses de libéralisation à l'intérieur contre une aide financière massive. Contre toute attente, le gouvernement de Toshiki Kaifu plaça le débat sur le plan des réalités. Gorbatchev attendait une aide japonaise de 28 milliards d'USD en échange de plans de coopération et de sécurité dont les Japonais n'avaient cure. Ce qui intéressait Tokyo, c'était simplement de récupérer ses Territoires du Nord. Évidemment, Gorbatchev ne pouvait accepter une telle demande sans remettre en cause l'intégrité du territoire soviétique hérité de Staline. Dans son ouvrage L'histoire vraie de la fin de l'URSS, Andreï Gratchev, son porte-parole d'alors, rapporte que le Numéro un soviétique garda un très mauvais souvenir des sept longues séances de négociation avec les dirigeants japonais.

Après l'URSS

La fin de l'URSS et l'avènement d'une diplomatie russe plus axée sur le réalisme que sur la défense des vieilles valeurs idéologiques firent naître l'espoir que le problème des Kouriles, somme toute mineur, pourrait être rapidement résolu. Le président Boris Eltsine et son ministre des Affaires étrangères Andreï Kozyrev étaient disposés à céder les îles mais c'était sans compter avec l'état d'esprit qui régnait en Russie. Les néocommunistes et les ultranationalistes estimaient que le pays avait déjà perdu assez de territoire avec la sécession des républiques fédérées de l'URSS pour accepter d'en perdre encore plus. En septembre 1992, l'opposition du Soviet suprême poussa Eltsine à annuler une visite officielle qu'il devait faire au Japon et au cours de laquelle la question de la restitution devait être tranchée. En cédant provisoirement sur cette question, il espérait avoir les coudées plus franches sur d'autres points, comme la situation dans les Balkans.

Le problème en politique est que le provisoire est bien souvent appelé à durer. Malgré des consultations et des ébauches de négociations, la situation des Kouriles resta bloquée. Pour le Kremlin, il était hors de question de céder unilatéralement ce qui était devenu une partie du territoire de la Fédération de Russie, d'autant plus que la population des îles est presque exclusivement russe. En 2004, Vladimir Poutine — qui, contrairement à son prédécesseur à la présidence, n'avait rien à prouver en matière de nationalisme — proposa tout de même aux Japonais de trancher le bébé en deux : deux îles resteraient russes et deux autres retourneraient au Japon. Mais le gouvernement de Junichiro Koizumi rejeta ce jugement à la Salomon. Pour Tokyo, les Territoires du Nord ne se partagent pas.

Le véritable but de la visite de Medvedev

L'arrivée de Dmitri Medvedev au Kremlin et sa politique de rapprochement avec les pays occidentaux (dont le Japon fait bien partie) ont rapidement fait naître l'espoir, à Tokyo, que le problème des Territoires du Nord pouvait être résolu. Après tout, la Russie d'aujourd'hui n'a plus rien à prouver en matière de sauvegarde de son intégrité territoriale et de défense de ses intérêts, notamment après le conflit de Géorgie d'août 2008.

Dans ce contexte, la visite de Medvedev à Ioujno-Kourilsk apparaît aux yeux des Japonais comme une provocation contre-productive. Certes, comme l'a souligné le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov (texte de son intervention et communiqué de son ministère), le président russe a parfaitement le droit d'aller où bon lui semble sur le territoire de la Fédération de Russie. Il n'en demeure pas moins que, sauf à vouloir mécontenter les Japonais, cette très courte visite ne présente aucun intérêt politique évident.

Il est probable que l'intention de Medvedev était de placer la partie russe dans une position de force face au gouvernement japonais du Premier ministre Kan (surnommé, non sans raison semble-t-il, « Kan le colérique ») qui paraît particulièrement intransigeant dans la défense des intérêts internationaux du pays. En tout cas, le Kremlin ne pouvait ignorer que Tokyo, en pleine crise diplomatique avec Pékin au sujet de l'archipel Senkaku, ne pouvait décemment pas laisser passer la visite sans réagir vigoureusement.

Et c'est là qu'apparaît ce qui était le véritable but du président russe. En foulant le sol de Kounachir, il n'a pas voulu marquer le territoire de la Fédération de Russie, mais le sien propre, à Moscou. Alors que les sondages le placent désormais à égalité avec Vladimir Poutine en termes d'opinions favorables (76 % contre 77 % pour son Premier ministre), la population commence à le percevoir comme un véritable dirigeant et non plus comme un homme de paille ou un faire-valoir (voir à ce propos cet article de Novye Izvestia en russe).

Jusqu'à récemment, il pâtissait, aux yeux des Russes, d'une image trop lisse de « gentil garçon ». Et cela malgré ses déclarations « viriles » contre les terroristes caucasiens ou lors de la crise de Géorgie. En matière de fermeté, toute comparaison avec son Premier ministre Poutine, qui n'a rien à démontrer de ce point de vue, lui était défavorable. Sans compter que la majorité pensait que ses paroles lui étaient dictées par l'ancien président.

La manière dont il a limogé le maire de Moscou, Iouri Loujkov, fin septembre, a contribué à changer son image auprès de la population. Selon le sondage cité par l'article de Novye Izvestia, si l'élection présidentielle de 2012 avait lieu en ce moment, il obtiendrait 21 % des votants au premier tour, contre 24 % pour Vladimir Poutine. Avant les vacances, l'écart entre les deux était de 10 points.

Dans cette optique, aller narguer les Japonais à Kounachir était une manière de montrer à bon compte qu'il n'est certainement pas un faible dans les affaires internationales et qu'il est d'autant plus légitime pour faire des ouvertures aux Occidentaux qu'il sait tenir tête et défendre les intérêts russes lorsqu'il le faut.

Dimitri Medvedev et Vladimir PoutineCela ne signifie évidemment pas qu'il soigne son image électorale dans la perspective d'une candidature contre Vladimir Poutine. Les deux hommes continuent de s'entendre sur la politique à suivre et rien ne permet d'accréditer l'idée qu'ils se présenteraient l'un contre l'autre, même si un net clivage apparaît entre leurs équipes respectives, comme c'était déjà le cas entre les « siloviki » et les « civilniki » du groupe de Saint-Pétersbourg, à la fin du deuxième mandat de Poutine (voir notre précédent article). En revanche, il semble de plus en plus évident que Medvedev est en train de prendre les rênes du pays et qu'il n'aura bientôt plus besoin de son « protecteur » au poste de Premier ministre. Ainsi, fin 2011 ou début 2012, lorsque les deux hommes se mettront d'accord sur le candidat, comme ils ont promis de le faire, Medvedev apparaîtra comme autre chose qu'un homme de paille.

Quant au message envoyé aux Japonais, il est clair : occupation vaut titre. La Russie est fermement implantée dans les Kouriles du Sud et si le gouvernement nippon prétend récupérer un jour les Territoires du Nord, il lui faudra tenir compte de cette réalité dans les négociations. C’est d’ailleurs ce qui s’est passé lors des entretiens bilatéraux russo-nippons en marge du sommet Asie-Pacifique (APEC) qui s’est tenu à Yokohama, les 12 et 13 novembre. La « protestation » que Naoto Kan a formulée devant Medvedev n’a pas empêché la signature de contrats économiques importants, notamment la participation du conglomérat japonais Mitsubishi Heavy Industries dans la construction d’une importante usine d’engrais au Tatarstan (plus d’un milliard de dollars d’investissements). À l’issue de la rencontre, Medvedev a posté un message sur sa page Twitter : « J’ai rencontré le Premier ministre du Japon. Je lui ai dit que le partenariat économique est plus utile que des débats insolubles. »

1 - Attention, si nous employons les noms russes des îles, ce n'est pas pour exprimer une quelconque préférence sur la souveraineté (les arguments japonais ne nous semblent pas illégitimes), mais simplement par facilité car, en dépit d'efforts considérables, notre niveau de japonais est ridiculement faible. Gomen nasai

2 - Lors du déclenchement du conflit russo-japonais, en 1904, les Japonais attaquèrent la flottille russe de Port-Arthur, au mouillage, avant la déclaration de guerre, comme ils le firent trente-sept ans plus tard contre la flotte américaine de Pearl Harbor. 

 




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