PIERRE LORRAIN

Journaliste - écrivain - spécialiste de la Russie

mercredi, 23 mars 2011

Le grand écart de la Russie

La crise libyenne est devenue le révélateur de tensions au sommet du pouvoir en Russie. Une certaine schizophrénie semble régner au plus niveau de l’État : les paroles du Premier ministre et du ministère des Affaires étrangères sont contredites par les actes du président. Enjeu : la place de la Russie dans le monde et les relations avec l’Occident.

 La parole…

Ce n’est pas la première fois que le président Dmitri Medvedev et son Premier ministre Vladimir Poutine ne sont pas du même avis, mais jamais auparavant la divergence n’avait été d’une telle importance et donné lieu à une mise au point aussi solennelle de l’un des protagonistes.

Le sujet du désaccord : l’évaluation de la résolution 1973 du Conseil de Sécurité des Nations unies autorisant une zone d’exclusion aérienne en Libye et garantissant la protection des populations civiles.

 

Le 21 mars, Poutine participait à une réunion sur le complexe militaro-industriel à Votkinsk, en Ourdmoutie. Selon le journal Kommersant du 22 mars (ici en russe), lors d’une visite à l'usine de missiles, l'une des plus importantes de Russie, les ouvriers lui auraient demandé son avis sur l’affaire libyenne. Après avoir précisé que la politique extérieure n’était pas de son ressort, il a donné son « opinion personnelle » : « La résolution du Conseil de sécurité est imparfaite et incomplète. Il est clair qu’elle autorise n’importe quelle action contre un État souverain. Cela me rappelle un appel moyenâgeux à la croisade, lorsque quelqu’un appelait à aller à un endroit déterminé pour libérer quelque chose. » (Ici et plus bas, c’est moi qui souligne — PL)

Et Kommersant de constater : « Remarquons que Monsieur Poutine a répété en fait les mots de Mouammar Kadhafi déclarant qu’on lance une “croisade” contre son pays. »

Et les actes

Déclaration de Dmitry Medvedev sur la situation en LybieLe soir même, Medvedev lui répondait par une déclaration sur la situation en Libye (en russe et en anglais) : « En ce moment, différents mots sont utilisés pour décrire les événements. Je crois que nous devons être très prudents dans notre choix de vocabulaire. Il est inadmissible de dire des choses qui peuvent conduire à un choc de civilisations, de parler de “croisades”, etcC’est inacceptable. Autrement, nous pouvons avoir une situation bien pire que ce qui se passe aujourd’hui. Nous devons garder cela à l’esprit. »

Ces paroles du président prennent une tonalité d’autant plus dure qu’au cours de sa déclaration, il a assumé totalement la résolution 1973 dont la Russie a permis l’adoption en n’utilisant pas son droit de veto au Conseil de Sécurité.

« Elle ne s’en est pas servie, a déclaré Medvedev, pour une raison simple : parce que je ne considère pas que la résolution en question n’est pas juste. De plus, je trouve que cette résolution reflète en gros notre compréhension des événements en Libye. Mais pas totalement. Voilà pourquoi nous n’avons pas utilisé le droit de veto et, vous pouvez le comprendre, ce refus de mettre notre veto entraînait des conséquences très claires. (…) Dire que nous ne savions pas ce qui allait se passer serait donc incorrect : nous avons fait ça en toute connaissance de cause et telles étaient mes instructions au ministère des Affaires étrangères. (…) Je voudrais le souligner encore : tout ce qui arrive en Libye est le résultat de la conduite absolument révoltante de la direction libyenne et des crimes commis contre son propre peuple. Il ne faut pas l’oublier. Tout le reste en est la conséquence. »

Arrêtons-nous un instant sur cette situation peu commune : contrairement à ce que beaucoup croyaient, ce n’est pas Poutine mais Medvedev qui est à la manœuvre en politique internationale. Il a pris sa décision en connaissance de cause et il assume l’action des pays impliqués dans les opérations militaires contre le régime du colonel Kadhafi, en dépit des critiques émises par d’autres responsables, y compris le ministère des Affaires étrangères et… le Premier ministre Vladimir Poutine.

D'ailleurs, dès le lendemain, à Ljubljana, en Slovénie, où il se trouvait en visite, le Premier ministre rectifiait le tir : « En ce qui concerne l'unité de vue ou non de la direction russe sur les événements en Libye, chez nous c'est le président qui dirige la politique extérieure, et il ne peut y avoir de dédoublement en la matière… Nous sommes proches (avec le président Dmitri Medvedev), et nous nous comprenons bien. »

Changement de paradigme

En réalité, depuis le début de la crise, l’attitude russe à l’égard de la Libye échappe aux clichés habituels. Pour les experts, les diplomates et le monde du renseignement, la position russe ne pouvait que reproduire les schémas du passé. Jamais, prétendaient-ils, Moscou ne voterait de sanctions contre la Libye, l’un de ses principaux clients en matière d’armement. Et, certes, les chiffres étaient censés parler d’eux-mêmes : en janvier 2010, Moscou et Tripoli avaient signé un contrat de livraisons d’armes russes pour un montant de 1,3 milliard EUR. En juillet 2010, le groupe russe Irkout était convenu de livrer à la Libye six chasseurs Yak-130 : deux en 2011 et quatre autres en 2012. En tout, sur les prochaines années, 4 milliards USD étaient en jeu. Dissuasif, n’est-ce pas ?

Yak 130Résultat : le 26 février, le Conseil de Sécurité des Nations unies votait à l’unanimité (i. e. y compris la Russie) la résolution 1970 sur la saisine de la Cour pénale internationale, l’embargo sur les armes à destination de la Libye, l’interdiction de voyager des dirigeants libyens et le gel de leurs avoirs. Quelques jours plus tard, Dmitri Medvedev signait le décret sur les mesures visant à respecter ladite résolution. Au grand dam de nombreuses personnalités favorables au maintien de liens traditionnels avec les « régimes amis » qui déplorèrent immédiatement la perte des quatre milliards de dollars préalablement annoncés. Il fallut l’intervention d’Anatoli Issaïkine, le directeur général de Rosoboronexport, l’agence russe d’exportation d’armes, pour expliquer que ce chiffre n’était qu’une prévision du manque à gagner sur plusieurs années… dans le pire des scénarios.

L’incompréhension de la situation ne s’arrêta pas là. Très vite, les mêmes experts, diplomates et responsables du renseignement affirmèrent que jamais la Russie n’accepterait une résolution autorisant une zone d’exclusion aérienne en Libye : si la question était soumise à un vote du Conseil de Sécurité, la Russie voterait « non », appliquant ainsi son droit de veto, au nom du principe sacro-saint de non-intervention dans les affaires intérieures d’un État souverain.

Pourtant, cette fois encore les vieux principes n’ont pas résisté : le 17 mars, la Russie s’abstenait, permettant l’adoption de la résolution 1973 par dix voix pour et cinq abstentions (Allemagne, Brésil, Chine, Inde et Fédération de Russie).

La veille du vote, un événement était passé presque inaperçu : le limogeage de l’ambassadeur de Russie à Tripoli, Vladimir Tchamov, très favorable au pouvoir libyen. L’initiative de cette mise à l’écart ne venait pas du ministre des Affaires étrangères, mais du Kremlin : le président Medvedev était furieux de constater que l’ambassadeur ne défendait plus les intérêts de la Russie, mais ceux de l’État libyen.

Logo du journal Selon Kommersant du 21 mars 2011 (ici, en russe), Medvedev aurait même songé à voter en faveur de la résolution. Il en aurait été dissuadé par la nécessité de ménager les susceptibilités du ministère des Affaires étrangères — qui envisageait sérieusement le veto — et de différents groupes, en Russie, réfractaires au rapprochement avec l’Occident. La position du président est toutefois assez claire : sur la situation en Libye, il fait la même analyse que ses homologues occidentaux. Natalia Timakova, sa porte-parole, affirmait d’ailleurs le 20 mars que, sur ce sujet, « il n’y a pas de divergence avec l’Occident. »

Évidemment, ce n’est pas parce que le président Medvedev comprend l’action de la coalition qu’il a rendue possible en s’abstenant (comme la Chine, d’ailleurs), qu’il envisage de participer à une quelconque action militaire (l’opinion russe ne l’accepterait sans doute pas). Il n’en demeure pas moins que sa position est cohérente avec la politique de rapprochement avec l’Occident et de « reset » des relations avec les États-Unis initiée depuis l’élection de Barack Obama à la présidence des États-Unis et qui s’est déjà traduite par l’adoption du nouveau traité Start, le dialogue sur un système de défense antimissile et l’établissement de nouveaux liens de confiance qui se concrétisent pour la première fois par des négociations sur des transferts de technologie militaire (en particulier les systèmes des BPC Mistral, notamment celui de gestion de combat Senit 9[1] ).

En permettant l’action de la coalition occidentale et en assumant ce geste malgré les incantations hostiles de son propre ministère des Affaires étrangères qui ne semble pas s’être rendu compte du changement de paradigme au Kremlin, Medvedev vient de démontrer que sa politique de rapprochement avec l’Occident est plus profonde qu’une simple entente de circonstance.

[Évidemment, des siniks cyniques ne manquent pas d’avancer que les Russes jouent sur deux tableaux : si Kadhafi reste au pouvoir, les contrats d’armement seraient sauvés grâce à Poutine ; dans le cas contraire, le nouveau pouvoir renouvellerait les contrats pour faire plaisir à Medvedev.]

Le grand écart

Cela signifie-t-il, pour utiliser un raccourci facile, que la Russie est passée à l’Ouest ? En tout cas, Medvedev en a pris le chemin. Cela ne signifie pas forcément qu’il y parviendra. Sa position, aujourd’hui, n’est pas sans rappeler celle de Mikhaïl Gorbatchev en 1990 : après l’invasion du Koweït par les troupes de Saddam Hussein, il s’était rangé du côté des Occidentaux contre l’Irak, allié traditionnel de l’Union soviétique. À l’époque, Robert Gates, l’actuel secrétaire américain à la Défense, était le numéro deux du National Security Council et il constatait qu’en dehors de Gorbatchev et d’Edouard Chevardnadze, son ministre des Affaires étrangères, personne au sommet de l’État soviétique n’était favorable à cette collaboration avec les États-Unis.

Logo National Security Council (© Aujourd’hui, les soutiens de Medvedev sont beaucoup plus étendus. Les menaces que doit affronter la Russie au XXIe siècle ne sont plus les mêmes que celles du XXe et dans une situation internationale mouvante, l’Occident commence à apparaître à beaucoup, dans les allées du pouvoir, comme un allié possible plutôt que comme un ennemi potentiel.

Mais les adversaires du rapprochement — qu’ils soient au sein de l’oboronka (le complexe militaro-industriel), du ministère des Affaires étrangères ou de la garde rapprochée de Vladimir Poutine, comme Igor Setchine, le vice-premier ministre chargé de l’Énergie — restent très influents et bénéficient de l’appui d’une grande partie des élites et de la population.

C’est ainsi que la Russie est contrainte à un grand écart permanent entre une rhétorique hostile, largement reprise et amplifiée par des médias occidentaux en mal de sensationnel à outrance, et une politique de rapprochement qui se traduit par des actes souvent dépréciés ou ignorés.

 

[1] Dans un article réputé sérieux du Figaro consacré au Mistral (14 mars 2011), une « journaliste » dont je tairai le nom par charité chrétienne parlait de système « Sinik 9 ». Et il ne s’agissait pas d’une coquille puisqu’elle citait aussi le « Sinik 8 » en service sur le porte-avions Charles de Gaulle. Cette dame n’a même pris le temps de vérifier si elle avait bien retranscrit le nom. À moins que sa source ne se soit amusée à la faire tourner en bourrique. Mais, dans ce cas, une recherche basique sur Internet lui aurait permis de déjouer la supercherie. Une telle légèreté est particulièrement commune et elle illustre, hélas, l’à-peu-près dans lequel se complaisent de très nombreux pisse-copie dont l’incompétence est proportionnelle à l’hypertrophie de l’ego.

 

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