PIERRE LORRAIN

Journaliste - écrivain - spécialiste de la Russie

jeudi, 24 octobre 2013

Serie noire pour fusées russes

Valeurs Actuelles - 24 octobre 2013 - 

Roskosmos explose en vol

Une impressionnante série d’échecs frappe le lanceur Proton, principal concurrent de la fusée Ariane. En cause : de graves soucis de contrôle qualité, qui touchent l’ensemble de l’industrie spatiale russe. Très dépendants de celle-ci, les Occidentaux peuvent-ils s’en passer ?

Depuis des années, la fusée Ariane fait la course en tête, avec 50 % du marché mondial des lancements de satellites commerciaux. Ce que l’on dit moins, c’est que l’autre moitié – ou peu s’en faut – est détenue par un lanceur russe, le Proton. Or, celui-ci a connu 5 échecs en moins de trois ans, dont un, spectaculaire, ce 2 juillet à Baïkonour. De quoi inquiéter les opérateurs de satellites et leurs fournisseurs, presque tous américains et européens : verront-ils leurs précieux engins – qui acheminent une bonne partie des télécommunications mondiales – cloués au sol, si une énième catastrophe sortait pour longtemps le Proton du marché ?

Même si Ariane rattrape quelques lancements, elle ne pourrait remplacer complètement son concurrent au pied levé : la chaîne de production de la fusée européenne est dimensionnée pour 7, peut-être 8 exemplaires par an, pour 6 à 7 tirs depuis Kourou. En 2013, 10 tirs de Proton sont prévus. Certes, le lanceur russe n’embarque qu’un seul passager alors que sa rivale en prend deux sous sa coiffe, mais les opérateurs ont fait leurs comptes… Il resterait des clients sur le carreau.

Comment un lanceur a-t-il pu rester en lice avec un tel taux d’échec, quand Ariane n’en a connu aucun depuis 2002 ? L’hebdomadaire américain Spacenews l’expliquait récemment : En cinq ans, après une première série noire en 2007-2008, Proton a décollé 53 fois, à 66 % pour des clients commerciaux et à 34 % pour le compte du gouvernement russe. Dans le même temps, 5 échecs, dont un seulement aux dépens des premiers.

La victime, à 80 %, c’est l’État ! L’industrie spatiale russe ferait-elle preuve d’une particulière négligence à l’encontre des matériels destinés aux autorités fédérales ? À lire le compte rendu de l’enquête sur la catastrophe du 2 juillet, on peut le croire. Des composants de la centrale inertielle du lanceur avaient été montés à l’envers, manœuvre impossible sans forcer volontairement les pièces pour les mettre en place. Trois contrôles successifs n’avaient rien trouvé à redire… Du classique, semble-t-il, au vu d’autres affaires (voir Le syndrome Boulava, ci-après). Et un affront de trop pour le Kremlin, qui y a perdu trois satellites de géolocalisation Glonass.

Le couperet est tombé en premier lieu sur Vladimir Popovkine, le directeur général de Roskosmos, l’Agence fédérale de l’Espace de Russie. Le 9 octobre, son sort a été scellé – démission pour raisons de santé – lors d’une rencontre entre Vladimir Poutine et Dmitri Rogozine, le vice-premier ministre chargé de superviser l’industrie de défense (dont le spatial dépend en grande partie). Un plan de restructuration était en préparation depuis le mois d’août.

Le 11 septembre, le retour sur Terre du vaisseau Soyouz TMA-08M, en provenance de la Station spatiale internationale (ISS), n’a pas arrangé les choses : un bogue informatique a privé l’équipage (deux Russes et un Américain) des données de rentrée, l’obligeant à un « atterrissage en aveugle », selon le commandant de bord, Pavel Vinogradov. Heureusement, le contrôle au sol a gardé la maîtrise des opérations. Mais les Américains ont frémi. Soyouz est actuellement le seul « taxi » disponible pour rallier l’ISS, en attendant que la NASA mette les siens en service, pas avant 2017.

Les mêmes causes produisant les mêmes effets, Popovkine avait été nommé à la tête de Roskosmos en avril 2011, à la suite de l’échec d’un Proton qui avait causé la perte (déjà) de trois satellites Glonass, en décembre 2010. Cet ancien militaire est remplacé par un autre : le général Oleg Ostapenko, 56 ans comme lui. Il va diriger un Roskosmos bien diminué. Le Kremlin a décidé de centraliser encore plus l’industrie spatiale pour tenter d’améliorer son fonctionnement. Le vice-premier ministre Rogozine a proposé à Poutine la création d’une nouvelle corporation d’État. Elle rassemblerait dans une structure unique toutes les usines et tous les bureaux d’études qui étaient jusqu’à présent gérés par Roskosmos. Cette Corporation unie des Fusées et de l’Espace (ORKK selon le sigle russe) permettrait d’unifier les politiques technologiques et de réaliser des économies d’échelle. Dans ce plan, Roskosmos ne jouerait plus qu’un rôle de client d’État chargé de passer commande à l’ORKK en fonction des programmes engagés.

Cette nouvelle structure industrielle s’inspire des structures étatiques déjà existantes, dont le résultat est pourtant pour le moins mitigé. Ainsi, la Corporation unie de Construction navale (OSK), qui détient le quasi-monopole des chantiers navals russes, ne parvient pas à construire les navires dont le pays a besoin et connaît aujourd’hui une sévère réorganisation…

Tout cela peut-il rassurer les clients occidentaux ? Quoi qu’il en soit, le Proton n’a plus droit à l’erreur : un nouvel acteur se présente, et qui veut sa place. Le 29 septembre, le jour même où le lanceur russe fêtait son retour opérationnel avec le tir d’un satellite de télécommunications de l’opérateur européen SES, l’américain SpaceX testait avec succès une nouvelle version de son Falcon 9. Taillé pour le marché grâce à sa conception low cost, ce Falcon engrange les contrats. Il doit lancer ses deux premiers satellites commerciaux avant la fin de l’année.

 

Le syndrome Boulava

« Il n’y a pas d’alternative au Boulava », reconnaissait le ministre russe de la Défense, Sergueï Choïgou, après l’échec, le 6 septembre dernier, d’un test de ce missile mer-sol balistique stratégique. Le Boulava est censé équiper à partir de cette année les sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE) de nouvelle génération, comme l’Alexandre-Nevski et le Vladimir-Monomaque.

Pourtant, il semble loin d’être au point : officiellement, sur 19 essais, 8 se sont soldés par des échecs. Or, c’est sur ce missile que doit reposer à l’avenir la branche navale de la dissuasion nucléaire russe. Les déboires du Boulava, comme ceux des lanceurs civils Proton ou Rockot – eux-mêmes d’anciens engins militaires – sont aujourd’hui symptomatiques de l’état de dégradation du complexe militaro-industriel russe, qui ne parvient pas à se moderniser. Ainsi, l’usine de missiles de Votkinsk, qui produit les Boulava : les experts russes estiment que, malgré la qualité du travail du concepteur, l’Institut moscovite de Technologie thermique, les chaînes de montage du site ne sont pas assez perfectionnées pour assurer la précision nécessaire.

Le plus grave est qu’il ne s’agit pas d’une question d’investissements. Même si elles ont été délaissées par l’État pendant les années qui ont suivi l’effondrement de l’URSS, les usines essentielles à la défense bénéficient aujourd’hui d’un financement public sans faille, quelque 20 000 milliards de roubles (460 milliards d’euros) pour le plan d’armement 2011-2020. En réalité, faute de concurrence, les industriels n’ont aucun intérêt à se remettre en question : leurs représentants au gouvernement insistent sur la nécessité d’éviter les achats d’équipements militaires à l’étranger, ce qui leur garantit un monopole de fait dont ils profitent éhontément.

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