PIERRE LORRAIN

Journaliste - écrivain - spécialiste de la Russie

jeudi, 14 mai 2009

La nouvelle armée russe

Valeurs Actuelles - 14 mai 2009 - 

Le Kremlin a entrepris une réforme radicale de son outil militaire. Avec un ministre civil à poigne, un ambitieux programme d’équipement et le soutien de Poutine.

La commémoration de la victoire sur l'Allemagne nazie n'a pas été la fête habituelle pour l'armée russe, malgré l'allure martiale, les uniformes rutilants et les équipements dernier cri des unités qui ont défilé ce 9 mai à Moscou. Les officiers ont du vague à l'âme. Eux aussi redoutent des « plans sociaux » et de gros sacrifices.

La nouvelle armée russeLe programme de licenciements prévu par le ministère de la Défense est drastique. D'ici à 2012, le corps des officiers va perdre près de 60 % de ses effectifs : il doit passer de 355 000 hommes à 150 000 ! Le nombre de généraux va diminuer de 1 107 à 886, celui des colonels de 25 665 à 9 114. Les chefs de bataillon ne seront plus que 25 000 au lieu de 99 550. Le personnel des services centraux du ministère et de l'état-major général, à Moscou, va passer de 27 873 à 8 500 officiers.

Ces coupes concernent aussi les forces. L'armée va être réduite de 1 130 000 hommes aujourd'hui à 700 000 en cas de mobilisation maximale. Dès 2009, quatre des plus prestigieuses unités vont être refondues : la division blindée Kantemirovskaïa, la division motorisée Tamanskaïa et les 98e et 106e divisions aéroportées. Elles formaient naguère le fer de lance de l'armée soviétique face à l'Otan. Elles seraient incapables de mener un quelconque conflit conventionnel contre des forces occidentales.
Les menaces auxquelles la Russie est confrontée exigent une armée plus moderne, plus mobile, mieux préparée. En un mot : professionnelle. L'époque des centaines de milliers de recrues entassées dans les casernes pour des durées interminables (deux à trois ans selon les armes) est révolue. Le service a été ramené à 18 mois puis à 12 mois. Il concerne de moins en moins de conscrits.

L'arrivée des classes très creuses entre 2012 et 2015, dues à la baisse de la natalité consécutive à l'effondrement de l'URSS en 1991, n'est pas seule en cause. Une armée moderne a besoin de spécialistes plutôt que de chair à canon. Le plan d'Anatoli Serdioukov, le ministre russe de la Défense, prévoit donc une professionnalisation totale pour 2020. Les volontaires sous contrat (30 % des effectifs) seront 70 % dans quatre ans.

La question des effectifs n'est que la partie la plus spectaculaire de la réforme. En réalité, Serdioukov met en œuvre une véritable révolution conceptuelle, avec l'appui du Kremlin.

Beaucoup avaient imaginé que les généraux n'allaient faire qu'une bouchée du nouveau ministre. Ils ont bien déchanté. Passé par le ministère du Budget, en tant que vice-ministre chargé des impôts, Serdioukov a agi à ce poste avec la confiance du ministre des Finances, Anatoli Koudrine, et de Dmitri Medvedev, le futur président.

Sa mission initiale fut de reformer l'armée, d'abord en luttant contre la corruption et la gabegie, à tous les niveaux : des soldats et les officiers subalternes vendant leurs équipements pour survivre, à cause des soldes trop basses, jusqu'aux officiers supérieurs et aux généraux qui détournaient les dotations financières ou matérielles allouées à leurs unités.

Le filon le plus juteux concernait les contrats d'armement : les industriels de la défense arrosaient largement les hauts gradés responsables des achats, au ministère. C'est là que Serdioukov a porté le fer, en limogeant un tiers du personnel de l'administration centrale. Cette purge a été suivie, au début 2008, par la création une agence civile spécialisée dans la fourniture des équipements militaires pour le compte du ministère, avec un vétéran de la lutte antidrogue à sa tête.

L'action du ministre n'a eu que peu d'effets sur la corruption, mais l'important était d'inspirer d'emblée la crainte aux généraux récalcitrants, menacés d'être accusés de fraude ou d'enrichissement personnel. Cette « arme d'intimidation massive » lui a permis de prendre d'assaut une forteresse jugée inexpugnable : l'état-major général (la Stavka, en référence à son nom historique), véritable centre de décision de l'armée.

Alors que le rôle normal de l'état-major est d'élaborer les plans stratégiques en application des directives du gouvernement, ce n'était pas le cas. Héritage des habitudes de l'époque soviétique, la Stavka prenait toutes les décisions. Dans l'URSS stagnante des années brejnéviennes, le ministre de la Défense, Dmitri Oustinov, maréchal, ancien ingénieur de l'armement, apparatchik du parti, laissait son chef d'état-major général, le maréchal Nikolaï Ogarkov, décider de tout.

Sous Boris Eltsine, même si les ministres étaient de vrais militaires, la Stavka avait conservé son rôle central en devenant le sanctuaire du conservatisme militaire. La doctrine militaire, dont l'élaboration lui était traditionnellement confiée, continuait à présenter l'Otan comme l'adversaire principal. C’était le seul ennemi potentiel permettant de justifier le maintien d'une puissante force conventionnelle avec un budget hypertrophié, ouvrant aussi des possibilités aux détournements de fonds et de matériels.

Le principal adversaire de Serdioukov a été naturellement le général Iouri Balouïevski, le chef de l'état-major général. Il s'est opposé à deux décisions majeures : la refonte de l'administration centrale, avec la subordination réelle de la Stavka au ministère, et le transfert du commandement de la flotte russe de Moscou à Saint-Pétersbourg. Balouïevski a été écarté en juin 2008. Serdioukov l'a remplacé par un allié : le général Nikolaï Makarov, vice-ministre de la Défense, chargé précédemment des questions d'armement.

Makarov a reçu comme mission principale de rendre l'armée russe la plus efficace possible, en tirant les leçons des opérations militaires en Tchétchénie, puis en Géorgie, en août 2008, révélatrices des insuffisances d'unités mal entraînées et mal équipées. Dans les deux cas, les soldats russes n'ont pu atteindre leurs objectifs que grâce à leur supériorité numérique et à leur puissance de feu, malgré des équipements vétustes et de trop nombreux véhicules en panne. L'aviation se montra incapable de donner aux Russes une vraie supériorité aérienne, malgré l'absence de chasseurs du côté géorgien. Directeur du Centre d'analyses des stratégies et des technologies, Rouslan Poukhov en avait tiré cette conclusion : « La victoire sur l'armée géorgienne ne doit pas devenir une cause d'euphorie, mais servir à accélérer les transformations de l'armée russe. » Le message semble avoir été compris par les responsables militaires.

Le 17 mars, lors d'une réunion des plus hauts responsables du haut commandement en présence du président Medvedev, Serdioukov dressait un panorama alarmiste de l'état de l'armée avec ce seul chiffre : 10 % seulement des unités sont équipées d'armes modernes, 90 % de l'équipement russe est considéré comme obsolète.

Medvedev, Poutine, son premier ministre, et Serdioukov ont donc lancé un « réarmement » massif visant à remplacer ce qui existe, à partir de 2011. Objectif : atteindre 30 % d'armes modernes en 2015 puis 70 % en 2020. Ceci ne pourra se faire sans une augmentation importante du budget de la défense. Il représente aujourd'hui 40 milliards de dollars (les soldes et les pensions de retraite en représentent plus de la moitié). Le gouvernement avait prévu de le porter à 50 milliards en 2009. Crise oblige, la Douma, la chambre basse du Parlement, veut le réduire à 34 milliards. Ce qui explique cette date de 2011 pour le début du plan.

Réduire les lourdes dépenses qu'impose l'armement nucléaire

Moscou rejette toute idée de nouvelle course aux armements, de « relance de la guerre froide ». L'armée russe a encore beaucoup de chemin à parcourir avant de redevenir une menace crédible pour l'Occident. L'annonce par Medvedev de l'installation dans l'enclave de Kaliningrad d'une batterie de missiles Iskander-M à courte portée (400 kilomètres) et à charge conventionnelle si les États-Unis persistaient à déployer leur système de bouclier antimissiles en Pologne n'est que déclarative. La décision est gelée en l'attente de négociations et cette batterie, prévue pour être démantelée en 2009, ne semble pas en mesure de bouleverser la donne stratégique ou conventionnelle entre la Russie et l'Otan.

Le Kremlin espère en réalité que Barack Obama concrétisera sa volonté affichée de désarmement, pour réduire la charge financière de son armée, à commencer par les forces stratégiques. Le 23 avril, à la veille des négociations russo-américaines sur la réduction des arsenaux nucléaires, le général Makarov, nouveau patron de la Stavka, a donné le ton : « Je crois que nous sommes capables de réduire de manière significative aussi bien les ogives que leurs lanceurs. » Les Russes en sont capables et sont même pressés de le faire…


Pierre Lorrain

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