PIERRE LORRAIN

Journaliste - écrivain - spécialiste de la Russie

jeudi, 08 décembre 2011

Moscou relève le défi chinois

Valeurs Actuelles - 8 décembre 2011 - 

Stratégie - Malgré des relations officiellement au beau fixe, la militarisation croissante de la Chine inquiète le Kremlin.

A Pékin, les 11 et 12 octobre derniers, Vladimir Poutine, premier ministre russe et futur candidat à un troisième mandat de président, se félicitait avec son homologue chinois Wen Jiabao des relations commerciales entre les deux pays, qui doivent atteindre 70 milliards de dollars cette année. Un contrat de livraison de gaz russe à la Chine serait sur le point d'être conclu pour un volume annuel de 68 milliards de mètres cubes pendant trente ans (contre 155 milliards de mètres cubes exportés par an vers l'Europe). Les deux pays envisagent également une "alliance" de modernisation dans des domaines aussi divers que l'aéronautique, les nanotechnologies, l'informatique ou encore la médecine.

Moscou relève le défi chinoisTout va donc pour le mieux entre les deux pays. En apparence. Car la réalité est moins rose. Le fameux contrat gazier est en négociation depuis cinq ans et sa prochaine signature est régulièrement annoncée. Mais les deux parties ne parviennent pas à se mettre d'accord sur les prix : les Chinois exigent de payer leur gaz 30 % moins cher que les Européens. Quant à la future "alliance technologique", elle n'a pas encore dépassé le stade des intentions et semble bien modeste.

La Chine a accepté de contribuer pour 1 milliard de dollars à un fonds commun d'investissement dans les entreprises russes, mais cette somme ne représente que 1 % des investissements directs étrangers en Russie qui s'élèvent à 100 milliards de dollars, essentiellement occidentaux.

De plus, le commerce entre les deux pays est fortement déséquilibré : la Russie exporte surtout des matières premières (hydrocarbures, métaux, bois, engrais) alors que la Chine lui vend des biens à forte valeur ajoutée. Et il réserve de mauvaises surprises: depuis le 1er janvier, la Russie fournit à la Chine 300 000 barils de pétrole par jour grâce à une première tranche de l'oléoduc Sibérie orientale-océan Pacifique. Mais les Chinois ont décidé de baisser unilatéralement le prix fixé, créant un manque à gagner de plusieurs dizaines de millions de dollars et forçant les Russes à porter l'affaire devant le tribunal d'arbitrage international de Londres.

Autre déconvenue: les ventes d'armes décroissent régulièrement pour ne plus représenter que 4 % du total des exportations russes. De cliente, la Chine devient une concurrente en adaptant pour son compte la technologie que les Russes lui vendent. Les industriels chinois se sont servis du chasseur Su-27 pour construire leur J-11, qui surpasse l'original. Quant au J-15 naval, destiné à équiper les porte-avions, il s'inspire fortement du Su-33.

Or, justement, le dernier désagrément en date porte sur la mise en service du premier porte-avions chinois, le Shi-Lang, qui vient de reprendre ses essais en mer après une première sortie cet été. D'un déplacement de 67 500 tonnes (42 500 pour le Charles-de-Gaulle), c'est la copie conforme du seul porte-aéronefs soviétique, l'Admiral-Kouznetsov. Et pour cause : le Shi-Lang n'est autre que le Variag, le frère jumeau du Kouznetsov.

En 1991, au moment de l'effondrement de l'URSS, le Variag ("Varègue") était terminé à 70 % aux chantiers navals de Nikolaïev, en Ukraine. Sa construction fut abandonnée, faute d'argent. En 1998, Kiev finit par le vendre 20 millions de dollars à la Chine. Il devait être transformé en casino flottant. Pour obtenir le feu vert de Moscou, qui pouvait s'opposer à la vente de matériel militaire, Pékin garantit qu'il ne serait pas utilisé comme navire de guerre. Vaine promesse : le Variag ne finit pas à Macao, mais dans les chantiers navals de Dalian. Pour la petite histoire, Shi Lang était le général chinois qui conquit l'île de Taiwan en 1681. Alexeï Arbatov, l'un des principaux experts russes des relations internationales, affirme : « La Chine est un partenaire et non un allié. Nous coopérons avec elle au sein de l'Organisation de Shanghai, mais nous sommes embarrassés par l'augmentation considérable de son potentiel de guerre. Nous ne pouvons pas y trouver d'explications raisonnables et nous commençons à nous inquiéter pour la sécurité de nos frontières. »

L'inquiétude russe se nourrit d'un double constat. Primo, le budget chinois de la Défense, en constante augmentation, a progressé de 12,7 % en 2011 pour atteindre 65,6 milliards d'euros. Secundo, avec plus de 13 millions de kilomètres carrés pour 25 millions d'habitants, la Sibérie est un gigantes que territoire sous peuplé, réservoir de matières premières et de richesses minérales qui font cruellement défaut à la Chine surpeuplée.

Une importante émigration chinoise, légale et illégale, compense déjà le manque dramatique de main-d'œuvre en Extrême-Orient russe. Or cette population nouvelle (actuellement entre un demi-million et un million de personnes) est installée sur des territoires que la Podnebesnaïa (nom russe de l'Empire céleste) céda à la Russie en 1858 et 1860, en application de traités que les Chinois considèrent toujours comme "inégaux".

Le renforcement militaire de Pékin n'est pas étranger à la décision de Moscou de lancer cette année un vaste plan de réarmement doté de 500 milliards d'euros en dix ans. Mais, en matière militaire, le Kremlin doit compter sur un adversaire beaucoup plus immédiat que la menace chinoise : son propre complexe militaro-industriel. Pour le commentateur militaire Pavel Felgenhauer, les industriels russes de l'armement n'ont pas leur pareil pour « fourguer des Lada au prix des Ferrari ». En juillet, face aux difficultés rencontrées pour obtenir l'exécution des commandes militaires, le président Dmitri Medvedev se vit obligé de piquer une colère médiatisée : « Vous savez ce qu'on faisait des défaitistes, en temps de guerre ? On les fusillait ! ».

Les Mistral vendus par la France serviront dans le Pacifique.

Les menaces de licenciement des responsables ont porté leurs fruits. Les constructeurs navals, qui voulaient faire payer le prix d'un porte-avions américain pour le prochain sous-marin nucléaire d'attaque (SNA) de classe Iassen, ont ravalé leurs prétentions.

Du coup, l'amirauté envisage la construction de son propre porte-avions nucléaire, d'un déplacement prévu de 100 000 tonnes. Le début de la mise en chantier est envisagé en 2020. Il serait affecté en Extrême-Orient. En attendant, la Russie y renforce sa présence: les deux sous-marins stratégiques les plus récents, le Iouri-Dolgorouki et l'Alexandre-Nevski, en cours d'essais, vont rejoindre la flotte du Pacifique. Comme le Severodvinsk, le nouvel SNA Iassen, ainsi que les croiseurs lance-missiles Maréchal-Oustinov et Amiral-Nakhimov.

Et comme les deux BPC Mistral que la France va construire pour la Russie. Évidemment, ces porte-hélicoptères ne sont pas destinés à rivaliser avec le Shi-Lang et ses futurs homologues. Mais on murmure, à Moscou, que, en cas de malheur, ce n'est pas pour rien qu'ils sont équipés de systèmes de gestion de combat français, compatibles avec ceux de l'Otan et… de la 7e flotte américaine dans la zone.

 

Pierre Lorrain

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