PIERRE LORRAIN

Journaliste - écrivain - spécialiste de la Russie

jeudi, 07 avril 2011

La révolution Gagarine

Valeurs Actuelles - 7 Avril 2011 - 

1961, Khrouchtchev avait voulu ce premier vol dans l’espace. Korolev, son ingénieur principal, avait conçu le matériel. Iouri Gagarine réalisa l’exploit. Il transforma le monde. C’était il y a cinquante ans.

Le 12 avril 1961, 10 heures venaient de sonner au carillon de la tour Spasskaïa du Kremlin lorsqu'une voix reconnaissable entre toutes jaillit des postes radio de l'Union soviétique : « Vnimanie, vnimanie! Govorit Moskva…  » ("Attention, attention ! Ici Moscou…").Le pays entier se figea. Et ce n'est pas une image. La radio était omniprésente en URSS: dans les appartements communautaires et ceux de l'élite, dans les bureaux et les usines. La plupart du temps, on ne pouvait même pas l'éteindre, juste baisser le son. Ce fond sonore, personne ne l'écoutait vraiment. Sauf lorsque retentissait la voix de Iouri Levitan qui, depuis l'époque stalinienne, annonçait les communiqués importants. Et ce matin-là…

La révolution GagarineÀ l'école technique industrielle de Saratov, sur la Volga, les élèves et les professeurs étaient réunis dans le grand auditorium pour une conférence. Dans la cabine du son, un élève s'occupait des micros, en écoutant Radio Moscou. La voix solennelle de Levitan le fit brancher la radio sur la sono de la salle : « Nous transmettons un communiqué de l'agence Tass sur le premier vol au monde d'un homme dans l'espace cosmique ! ». Moins d'une heure plus tôt, dans le plus grand secret, une fusée R-7 s'était élevée au-dessus des steppes d'Asie centrale avec, à son sommet, la capsule habitée Vostok…

Un murmure parcourut la salle – le même allait bientôt parcourir le monde. Et lorsque le commentateur annonça le nom du premier "pilote-cosmonaute", le commandant Iouri Gagarine, l'un des professeurs s'écria : « Mais nous avons eu un Gagarine, à l'école, il y a quelques années. Un Iouri, justement ! » Réplique du directeur, Sergueï Rodionov : « Ce ne peut pas être lui : il est trop jeune pour être déjà commandant. » Comment aurait-il pu savoir que, le matin même, le jeune lieutenant-chef Gagarine, âgé de 27 ans, venait d'être promu en sautant des grades ?

Lorsque Nikita Khrouchtchev, le premier secrétaire du Parti, avait lu le projet de communiqué, il avait aussitôt décroché son téléphone pour appeler le ministre de la Défense, le maréchal Rodion Malinovski : « Il n'est que lieutenant-chef! s'était écrié Khrouchtchev, il faut le monter en grade ». Du bout des lèvres, Malinovski avait accepté d'en faire un capitaine. Fureur du premier secrétaire : « Comment ça, capitaine ? Il faut au moins en faire un maïor (commandant) !  »

On ne pouvait pas résister à Khrouchtchev, surtout sur son "bébé" : le programme spatial qui, depuis le 4 octobre 1957 et le lancement de Spoutnik 1, le premier satellite artificiel, était censé démontrer aux yeux du monde la supériorité de l'URSS et de son régime.

En réalité, la conquête spatiale n'était qu'une retombée annexe d'un autre projet plus ambitieux : la création d'un armement stratégique capable de rivaliser avec celui des États Unis. L'Union soviétique disposait de la bombe A depuis 1949 et de la bombe H depuis 1955, mais avoir de telles armes ne servait à rien si on ne possédait pas les moyens de les expédier sur le territoire adverse.

Au début des années 1950, grâce à leurs bases installées à la périphérie de l'Union soviétique et à leurs bombardiers stratégiques, les Américains pouvaient frapper n'importe quelle cible dans le pays. Les Soviétiques, eux, ne disposaient pas des mêmes capacités : avant l'entrée en service du Tu-95, en 1956, leurs bombardiers pouvaient atteindre les États-Unis, mais pas en revenir. De plus, sur un trajet aussi long, la probabilité d'être détecté et intercepté était très forte : les pilotes qui testaient les défenses nord-américaines en savaient quelque chose.

Une solution existait : les fusées. À partir des idées et des travaux lancés par d'illustres précurseurs comme le Russe Konstantin Tsiolkovski, l'Allemand Hermann Oberth ou l'Américain Robert Goddard, les savants allemands avaient mis au point le V2, premier missile balistique. Après la guerre, Américains et Soviétiques prirent la suite. En 1945, les premiers avaient récupéré l'essentiel de la "matière grise" du programme allemand, dont son principal ingénieur, Wernher von Braun. Quant aux seconds, ils mirent la main sur des ingénieurs de moindre importance mais, surtout, sur une bonne partie de la documentation technique de Peenemünde, le centre d'essais du Reich. Parmi les spécialistes russes envoyés sur place se trouvait un ingénieur de talent, Sergueï Korolev. Celui-ci avait beaucoup souffert des purges staliniennes : arrêté pour "sabotage". En 1938, il avait connu les camps de la Kolyma, puis une charachka, un laboratoire prison où l'on faisait travailler des savants condamnés. Mais il fut libéré en 1945 et ses compétences lui valurent d'être placé à la tête du Bureau d'études spécial n° 1 (OKB-1) créé pour concevoir les missiles destinés à porter la bombe A.

En 1956, Korolev finit de mettre au point la R-7–R pour raketa, fusée, et 7 parce que c'était son septième essai. Surnommée Semiorka ("la petite septième"), elle pouvait expédier une bombe de 5 tonnes sur les États-Unis. Khrouchtchev en tira une fierté légitime. Il aimait rendre visite à Korolev et admirer son missile dont il tapotait les flancs comme il l'aurait fait d'un bon cheval.

La même fusée pour atomiser l'Amérique ou conquérir l'espace

Mais Korolev avait d'autres plans. Sa Semiorka était suffisamment puissante pour mettre en orbite un satellite et lancer l'Union soviétique à la conquête du cosmos. Séduit par l'idée, Khrouchtchev surmonta toutes les résistances de ses collègues de la direction du Parti.

En 1956, les lancements spatiaux n'étaient encore que des possibilités, mais tout changea très vite. Lorsque les Soviétiques apprirent que leurs rivaux américains envisageaient de mettre un engin en orbite en 1957, à l'occasion de l'Année géophysique internationale, ils brûlèrent les étapes. Ils avaient prévu un tel lancement pour 1958 : la Semiorka était prête, mais pas leur ambitieux satellite de plus d'une tonne, bourré d'appareils de mesure. Il fut remplacé par une petite sphère équipée d'un simple émetteur qui, par son bip-bip, prouverait qu'elle se trouvait bien dans l'espace. L'envoi de ce spoutnik ("satellite" en russe), le 4 octobre 1957, lança la course à l'espace. Pour les Américains comme pour les Soviétiques, la préparation du premier vol humain commença en 1959 par la sélection des cosmonautes. Korolev établit en personne les critères de sélection : les postulants, de préférence des aviateurs habitués à encaisser des "G", devaient avoir entre 25 et 30 ans, mesurer moins de 1,75 mètre, peser moins de 72 kilos et avoir un QI au-dessus de la moyenne.

Toutes les bases aériennes reçurent l'ordre de sélectionner leurs meilleurs hommes. En arrivant dans un centre secret pour subir des tests, les deux cents postulants ne savaient pas ce qui les attendait, même s'ils s'en doutèrent assez vite. En février 1960, vingt pilotes furent sélectionnés et commencèrent leur entraînement dans un complexe nouvellement créé, près de Moscou, qui prendra très vite le nom de Cité des étoiles.

Avant d'entrer dans la fusée, Iouri s'écrie : "Allons-y !"

Parmi eux, le lieutenant-chef Iouri Gagarine, né en 1934 dans la région de Smolensk, était un garçon sympathique, calme et bon camarade. Il présentait un avantage sur la plupart de ses collègues : il ne mesurait que 1,58mètre. Or, la sélection finale de six candidats, en août 1960, se fit sur ce critère : les plus petits furent retenus pour pouvoir entrer dans la capsule.

Le lancement du premier cosmonaute fut précédé par une série de sept tests du "vaisseau satellite" (korabl-spoutnik) qui reçut le nom de Vostok (Orient). Prévue pour décembre 1960, la mission fut retardée par des problèmes apparus dans la mise au point du vaisseau et, surtout, par une catastrophe qui n'a été divulguée qu'en 1990 : l'explosion sur son pas de tir, dans la base de lancement de Tiouratam, aujourd'hui Baïkonour, d'un missile R-16 mis au point par l'un des rivaux de Korolev, l'ingénieur Mikhaïl Ianguel. Or c'était précisément de là que devait décoller le Vostok. L'accident, survenu le 24 octobre 1960, coûta la vie à 126 personnes, dont le maréchal Mitrofan Nedeline, l'un des responsables du programme de missiles stratégiques.

Ce fut donc le 12 avril 1961, avec quatre mois de retard sur le planning prévu, que le cosmonaute Iouri Gagarine et sa doublure Guerman Titov furent conduits, au petit matin, au pied de la fusée Vostok-K (une R-7 modifiée) porteuse de son "vaisseau-spoutnik". Avant de grimper dans l'élévateur, Gagarine se tourna vers ses accompagnateurs, leur fit un geste de la main et s'écria : « Poïekhali ! » (Allons-y !).

À 9h 07, heure de Moscou, la fusée propulsa Vostok-1 et son passager en orbite pour une révolution entière autour de la Terre. Le vol étant automatique, le "pilote" n'avait pas accès aux commandes ! Tout se déroula sans encombre jusqu'au moment de la rentrée dans l'atmosphère : la capsule ne se sépara pas tout de suite du module de service et se mit à osciller dangereusement. Les secousses finirent par séparer les deux éléments et l'atterrissage se fit normalement.

À 7000 mètres du sol, Gagarine fut éjecté de sa capsule et termina son vol en parachute. Cette procédure, commune aux missions Vostok, fut soigneusement dissimulée: normalement, selon les critères internationaux, les vols n'étaient homologués que si le pilote atterrissait à bord de son appareil !

Gagarine se posa à 10 h 55, heure de Moscou, au milieu des champs, non loin de la ville de Saratov où il avait fait ses études supérieures. Sa première tâche fut… de trouver un téléphone pour prévenir la base de son retour.

Son accueil à Moscou, deux jours plus tard, fut triomphal. Les bénéfices politiques que Khrouchtchev en tira furent de courte durée : après sa disgrâce en 1964, il disparut des documentaires où il accueillait Gagarine, remplacé, grâce à d'habiles montages, par son successeur, Leonid Brejnev !

Sergueï Korolev, lui, resta anonyme jusqu'à sa mort, en 1966. Secret oblige, on ne le connaissait que par son titre de "glavnyï konstructor" (constructeur en chef).

Quant au premier homme dans l'espace, il supporta mal la gloire et sombra dans l'alcool. En 1968, Gagarine mourut avec son copilote dans le crash de son chasseur à réaction, un MiG 15, lors d'un vol d'entraînement. Les circonstances de l'accident demeurent encore inexpliquées.

Le 20 février 1962, John Glenn fut le premier Américain à tourner autour de la Terre. Il effectua trois révolutions, là où Gagarine n'en avait fait qu'une. Plus tard, il fut élu sénateur de l'Ohio et apporta un soutien constant au programme spatial de son pays. Il revola une fois à bord d'une navette, en 1998, pour étudier les effets de l'espace sur son organisme âgé. Il aura 90 ans le 18 juillet prochain.

 

Pierre Lorrain

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