PIERRE LORRAIN

Journaliste - écrivain - spécialiste de la Russie

lundi, 03 mars 2008

Les relations russo-occidentales : les raisons du « blues » de Vladimir Poutine

Géopolitique n° 101 – mars 2008

Disons-le tout de suite : la guerre froide est morte malgré les gros titres de la presse et Moscou n’est pas en train de la relancer. Il n’y a pour l’instant aucun dossier entre la Russie et les pays occidentaux qui puisse dégénérer en conflit militaire majeur. En revanche, le président Vladimir Poutine a manifesté de plus en plus clairement, au fil du temps, une irritation grandissante qui l’a fait passer, en trois ans, d’une ironie tranquille à l’égard des États-Unis (les comparant à des « tontons à casque colonial » donneurs de leçons1, ou au « camarade loup » d’un dicton russe qui « mange seul et n’écoute personne2 ») à une attitude plus démonstrative illustrée par une mesure spectaculaire (mais sans portée majeure) comme le moratoire sur l’application par la Russie du Traité sur les Forces conventionnelles en Europe (FCE), entré en vigueur le 12 décembre dernier.



GéopolitiqueCette irritation, même si elle sert un dessein politique — montrer urbi et orbi que la Russie est de retour sur la scène internationale et qu’il faut compter sur elle — n’en est pas moins fondée sur une série de réalités objectives. Le président Poutine estime avoir fait de nombreux gestes à l’égard de l’Occident en général et des États-Unis en particulier et n’avoir pas été payé de retour.

Le sommet du G8 de Heiligendamm, en Allemagne, en juin 2007, a illustré jusqu’à la caricature les ambiguïtés des relations entre les deux superpuissances nucléaires. À la veille de la rencontre, lors d’une interview donnée à plusieurs quotidiens importants3, le président Vladimir Poutine manifestait une nouvelle fois son agacement. Il expliquait notamment que l’implantation par les Américains de missiles antimissile en Pologne, dans le cadre du projet de bouclier nucléaire, ne resterait pas sans conséquences : « Il est clair que si une partie de la capacité nucléaire des États-Unis est située en Europe et que nos experts militaires considèrent qu’elle représente une menace potentielle, alors nous devrons prendre les mesures de rétorsion appropriées. Quelles mesures ? Naturellement, nous devrons avoir de nouvelles cibles en Europe4. »

Aussitôt la presse occidentale interpréta les propos du président russe comme la volonté d’un retour à une nouvelle période d’affrontement et d’escalade dans la course aux armements, alors même que Vladimir Poutine expliquait que c’était justement ce qu’il espérait éviter. Les références à la guerre froide firent les gros titres des journaux écrits et télévisés et certains commentateurs allèrent jusqu’à expliquer que Poutine menaçait de pointer ses missiles sur « les capitales européennes5 ».

Du coup, trois jours plus tard, lors du sommet, la proposition du président russe d’exploiter conjointement avec les États-Unis la station radar de Gabala6, en Azerbaïdjan, dans le cadre de ce même programme américain de bouclier antimissile provoqua la surprise : on pensa que Poutine soufflait le chaud et le froid. En réalité, le président russe se bornait à réitérer sa volonté, exprimée à plusieurs reprises tant par lui que par le ministre des Affaires étrangères Sergueï Lavrov, de voir la Russie impliquée dans un système de sécurité commun avec l’Occident. En d’autres termes, on peut se demander si la confusion autour des déclarations de Vladimir Poutine n’est pas le fruit d’un préjugé récurrent : celui d’une vision particulièrement répandue qui voudrait que la guerre froide soit l’état naturel des relations entre la Russie et l’Occident et considérerait tout rapprochement comme une situation temporaire et, d’une certaine manière, anormale.

À cela s’ajoute la méfiance quasi générale d’une grande partie des classes politiques des pays de l’Union européenne et des États-Unis à l’égard du président Poutine, perçu, à tort ou à raison, comme une sorte de dictateur qui poursuit une politique hégémonique à l’égard des anciennes républiques ex-soviétiques, grâce notamment au chantage à l’énergie.

Il convient pourtant de constater que le rapport de forces et la dynamique de son évolution sont largement défavorables à la Russie qui voit l’OTAN s’élargir jusqu’à englober des anciennes républiques soviétiques et l’influence américaine s’étendre dans ce qu’elle considère comme sa zone d’influence traditionnelle.

En effet, depuis l’effondrement de l’URSS, la Russie a admis sans protester, se bornant à en prendre acte tout en s’interrogeant sur leur utilité :

— l’élargissement successif de l’OTAN à l’ensemble des anciens pays de l’Est y compris, avec les États Baltes, à des morceaux du territoire de l’ex-URSS ;

— le déséquilibre apporté par ces changements dans le traité FCE sur les Forces conventionnelles en Europe (notamment le fait que l’Estonie, la Lettonie et Lituanie, ne soient pas couverts par le Traité et n’aient pas manifesté l’intention d’y adhérer) ;

— et l’abandon du traité ABM que Moscou tenait pour la pierre angulaire de la dissuasion nucléaire.

Dans le même temps, depuis son arrivée au pouvoir, Vladimir Poutine ordonnait le retrait russe de ses dernières bases à Cuba (la station d’écoutes de Lourdes) et au Vietnam (le port de Cam Ranh). Il acceptait aussi, dans le cadre de l’alliance contre le terrorisme, l’installation de bases américaines en Asie centrale et l’ouverture de l’espace aérien russe aux avions de l’OTAN (avec la possibilité de faire escale sur les aéroports russes).

Pour le Kremlin, cette politique était justifiée par le fait que les États-Unis et l’OTAN n’étaient pas des adversaires mais des partenaires, et ne constituaient pas une menace pour la sécurité de la Russie. La création du Conseil conjoint Russie-OTAN, en mars 2002, concrétisait le rapprochement.

Vladimir Poutine était alors inspiré par la logique de son mentor Anatoli Sobtchak, ancien maire de Saint-Pétersbourg et l’un des concepteurs de la politique extérieure russe après l’effondrement de l’URSS. Pour lui, débarrassée du communisme et de ses démons totalitaires, la Russie n’avait plus la moindre raison de demeurer une menace pour quiconque et devait adopter, pour défendre ses intérêts légitimes, le même comportement que les autres pays occidentaux comme la France ou le Royaume-Uni7.

D’ailleurs, lorsque, en 2003, la Russie décida de s’opposer à l’intervention américaine en Irak, même si la presse titra encore sur la « relance de la guerre froide », Moscou se trouvait sur la même ligne que Paris et Bonn. De plus, la position russe à l’égard des États-Unis resta plus mesurée que celle de la France : ce fut le président Jacques Chirac qui parla le premier de veto au Conseil de Sécurité, et non Vladimir Poutine.

Néanmoins, au grand dam de Moscou, les Occidentaux adoptèrent progressivement une rhétorique pour le moins négative à l’égard de l’action de Vladimir Poutine. Longtemps cantonnée aux médias, focalisés sur la guerre de Tchétchénie, aux milieux politiques russophobes et aux nostalgiques de la guerre froide, l’animosité fut reprise au niveau gouvernemental, notamment aux États-Unis, acquérant ainsi un aspect « officiel » que le Kremlin pouvait difficilement supporter. Le discours très critique de Dick Cheney, le 4 mai 2006, à Vilnius, en Lituanie, dans lequel le vice-président américain accusait Moscou de pratiquer le chantage à l’énergie à l’égard de ses voisins fut particulièrement mal perçu par le président Poutine et son entourage.

Dans le même temps, le Kremlin se rendit compte que, même en faisant abstraction des critiques, la politique de la main tendue ne produisait pas les effets escomptés. Alors que Moscou espérait un véritable partenariat de sécurité autour de projets concrets, Washington se consacrait à la poursuite de ses propres objectifs où les Russes n’avaient aucune place réelle.

En particulier, la Russie espérait une collaboration dans un domaine que le président George W. Bush tenait à cœur : le bouclier antimissiles. Ce projet venait de loin : en juin 1992, lors du sommet de Washington, Boris Eltsine et son homologue américain, George Bush père, adoptèrent une déclaration sur un « système de protection globale » et l’étude d’un dispositif commun de défense antimissile. L’année suivante, en avril, lors du sommet de Vancouver, Boris Eltsine et Bill Clinton, le nouveau président américain, envisagèrent l’ébauche d’un nouveau système de sécurité couvrant tout l’hémisphère nord, « de Vancouver à Vladivostok ».

Les bonnes intentions se heurtèrent à des obstacles malheureusement prévisibles. D’abord les incertitudes sur la stabilité politique de la Russie : dans les années 1990, la possibilité de voir des nationalistes extrémistes ou une alliance rouge-brune arriver au pouvoir était bien réelle.

Ensuite, la prudence la plus élémentaire de la part des décideurs du Pentagone : la participation russe à un projet de bouclier impliquait pour les Américains des transferts de technologie en direction de leur ancien adversaire. Était-ce bien prudent d’y procéder alors que l’on ignorait de quoi l’avenir serait fait ?

Pour finir, la tendance de l’administration Bush de faire cavalier seul dans les relations internationales en adoptant un point de vue purement utilitaire dans ses rapports avec les autres pays, privilégiant des ententes sur des points précis plutôt que des accords plus larges. Ainsi, le dialogue de sourds entre Condoleezza Rice et Vladimir Poutine au sujet dudit bouclier provient du fait que la secrétaire d’État américaine se contente d’expliquer que les États-Unis ne menacent en rien la Russie, mais visent simplement à se protéger des « États voyous » en rendant inutile pour eux l’acquisition d’un potentiel nucléaire, alors que le président russe rétorque que le meilleur moyen de lever les doutes est de laisser la Russie y participer.

Dans cette optique, la décision américaine d’installer un radar en République Tchèque et des missiles antimissiles en Pologne a constitué pour le Kremlin le prétexte rêvé pour hausser le ton. Alors que les pays occidentaux refusaient de ratifier le Traité FCE que les Russes estimaient déjà déséquilibré en leur défaveur, les États-Unis projetaient ouvertement non seulement d’installer des bases sur le territoire de la Roumaine et de la Bulgarie, nouveaux membres de l’OTAN, mais encore d’introduire de nouveaux types d’armements sur le théâtre européen.

À cette montée en puissance occidentale qui est perçue comme une véritable menace par une partie croissante de la population russe qui naguère encore était prête à considérer les pays occidentaux comme des partenaires et même des alliés, la propagande russe oppose, à des fins intérieurs, des images viriles du président Poutine assistant au lancement de missiles balistiques où de nouvelles armes à effet de souffle « d’une puissance équivalente à celle d’une petite bombe nucléaire ». En Occident, ces images viennent nourrir les fantasmes de guerre froide alors que la réalité est que les Russes peinent pour maintenir en service leur arsenal de lanceurs nucléaires qui arrive à bout de course et que les « nouveaux missiles » ne sont que des versions améliorées des anciens Topol dont la modernisation était prévue depuis la fin des années 1980. Quant à la « superbombe », il ne s’agit que d’un modèle russe d’une arme que les Occidentaux possèdent depuis la guerre du Vietnam, la fameuse « faucheuse de marguerites », utilisée aussi en Afghanistan et dans la zone tribale pakistanaise contre les grottes où était censé se terrer Oussama Ben Laden.

En réalité, ce que les Russes attendent des Occidentaux, c’est d’être enfin considérés comme des partenaires plutôt que comme des adversaires. Ils attendent aussi la reconnaissance du chemin parcouru depuis l’effondrement de l’URSS. Comme le pose très justement Olivier Ravanello, correspondant de TF1 en Russie, dans son excellent ouvrage L’œil de Moscou : « Les Russes n’arrivent pas à digérer cette défiance à leur égard surtout quand ils voient la tolérance manifestée à l’endroit de leur grand rival potentiel, la Chine. Excepté une ouverture de son économie lui permettant de s’enrichir, Pékin n’a pour l’instant rien remis en cause de son système totalitaire (…). Et pourtant, avec la Chine, le ton est toujours plus mesuré, cordial et respectueux des différences. C’est ce type de relations qu’attendent les Russes8. »

Pierre Lorrain

 

Notes :
1. 6 décembre 2004, Ankara, réponses aux correspondants de la presse russe.
2. 10 mai 2006, Moscou, Allocution devant l’Assemblée fédérale russe.
3. Notamment Le Figaro, The Times, The Wall Street Journal, Il Corriere de la Sera et Kommersant, le lundi 4 juin 2007.
4. Site Internet du Président de la Fédération de Russie : ici
5. France-24, mardi 5 juin 2007.
6. Cette station gigantesque et vieillissante bien que particulièrement puissante date de l’époque soviétique. Elle était destinée à surveiller d’éventuels lancements de missiles nucléaires par la flotte américaine dans l’Océan Indien dans le cadre du programme de détection précoce soviétique. Toujours opérationnelle, la Russie la loue actuellement à l’Azerbaïdjan.
7. Conversation personnelle avec Anatoli Sobtchak (1992). Voir aussi son article « A Russian View of a New World Order », New Perspectives Quaterly, vol. 9, été 1992.
8. Editions du Toucan, 2008.

Les articles publiés ici sont la propriété exclusive de leur auteur. Toute reproduction sans autorisation est interdite. Seules sont autorisées, conformément à la loi, de courtes citations en mentionnant la source et l’auteur.