PIERRE LORRAIN

Journaliste - écrivain - spécialiste de la Russie

jeudi, 10 décembre 2009

Le Kremlin à l’épreuve du Caucase

Valeurs Actuelles - 10 décembre 2009 - 

Le président russe Dmitri Medvedev semble seul sur le front du terrorisme caucasien. Son premier ministre Vladimir Poutine reste étrangement silencieux.

Moustache drue, regard sombre et mine sévère, le président ingouche Iounous-Bek Evkourov, ancien colonel parachutiste, est la carte maîtresse du Kremlin pour « accélérer la résolution des problèmes » qui s’accumulent dans le nord du Caucase, comme l’expliquait le président russe Dmitri Medvedev, le 28 août dernier, avec un sens certain de l’euphémisme. Par “problèmes”, il entendait la recrudescence des attentats perpétrés en Tchétchénie et dans deux autres républiques autonomes limitrophes, l’Ingouchie et le Daguestan.

Le Kremlin à l'épreuve du CaucaseCe 27 novembre, le terrorisme caucasien a frappé beaucoup plus au nord, au cœur du territoire de la Vieille Russie, lui donnant raison. Des indépendantistes tchétchènes ont fait exploser le train Nevski Express entre Moscou et Saint-Pétersbourg, avec 650 personnes à bord. Bilan : 26 morts. Les services russes ont fait le lien avec le procès qui vient de s’ouvrir: un groupe de Tchétchènes accusés d’avoir organisé un attentat contre ce même train, en août 2007 (60 blessés). L’ancien officier cosaque Pavel Kossolapov, surnommé “le Ben Laden russe”, serait le cerveau de ces attaques.

Iounous-Bek Evkourov a lui-même été victime du terrorisme. Le 22 juin, il échappait de justesse à un attentat suicide à la voiture piégée. Après deux mois d’hospitalisation, dont quinze jours de soins intensifs, il se présentait “au rapport” au Kremlin, pour sa reprise de fonctions. Medvedev en a profité pour le féliciter.

Sa nomination à la tête de l’Ingouchie, petite république russe de 4000 kilomètres carrés (470000 habitants), en octobre 2008, avait surpris tout le monde. Ingouche de souche, âgé alors de 45 ans, ce militaire remplaçait Mourat Ziazikov, un ancien du KGB et du FSB, réputé proche de Vladimir Poutine. Notoirement inefficace, il avait laissé la corruption proliférer. Cette nomination fut le premier acte d’indépendance de Medvedev vis-à-vis de Poutine, son puissant premier ministre.

Dès son arrivée à Magas, la capitale de l’Ingouchie, Evkourov s’attela au programme herculéen de lutter contre la corruption endémique qui offrait aux rebelles un champ de propagande et d’action rêvé. Paradoxalement, le premier résultat de sa politique a été d’unir contre lui les bandes islamistes et les mafias locales. Elles ont multiplié les “contrats” contre ceux qui entendaient mettre le nez dans leurs affaires, comme Aza Gazguireïeva, juge du Tribunal suprême ingouche, tuée en juin. En août, le ministre de la Construction, Rouslan Amerkhanov, était abattu dans son bureau d’une balle dans la tête. Les enquêteurs russes estiment que les islamistes et les mafieux ont conclu une entente tacite et qu’ils s’échangent même leurs cibles.

Malgré ces difficultés, Medvedev semble confiant dans sa stratégie d’assainissement de la république, même si elle tarde à porter ses fruits. La seule alternative est celle choisie par Poutine en Tchétchénie : profiter de l’organisation clanique de la société pour privilégier le chef du teip (clan) le plus fort, Ramzan Kadyrov, et le laisser imposer son pouvoir en vassalisant les autres clans ou en supprimant leurs chefs. Cela a été le cas des frères Iamadaïev qui dirigeaient Goudermes, la deuxième ville de la Tchétchénie. Ahmed Zakaïev, le dernier “président” indépendantiste tchétchène, en exil à Londres, s’est rallié en juillet.

Cette politique de la force n’a pas réglé le problème de l’islamisme dans le Caucase. Même si l’"opération antiterroriste” en Tchétchénie est officiellement terminée depuis avril et que Moscou semble contrôler la situation, par Kadyrov interposé, les rebelles continuent à poser des bombes et à organiser des attentats suicide. Cette république s’est même transformée en une zone opaque où les “kadyrovtsy”, les milices de Kadyrov, appliquent leur propre loi. Les meurtres de travailleurs sociaux ou de journalistes, comme Natalia Estemirova en juillet, défrayent régulièrement la chronique. Au grand dam du Kremlin qui aimerait bien améliorer l’image du pays.

Medvedev sait qu’il lui est très difficile de remplacer Ramzan Kadyrov. Le jeune dirigeant tchétchène exerce un tel contrôle sur “sa” république que toute tentative pour le renverser risquerait de déboucher sur une nouvelle guerre civile. La situation profite évidemment aux rebelles islamistes, peu nombreux mais bien organisés, forts du soutien financier et matériel des réseaux wahhabites. Leur “émir” actuel, Dokou Oumarov, prétend toujours vouloir instaurer un califat dans le nord du Caucase. Même s’ils semblent incapables de s’engager dans de véritables opérations militaires, ils conservent une grande capacité de nuisance.

L’arrivée de l’hiver devrait se traduire par une relative accalmie des attentats dans la région. Les autorités clameront sans doute que le problème terroriste est en voie de résolution. Jusqu’au retour des beaux jours, en mai prochain.


Pierre Lorrain

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