PIERRE LORRAIN

Journaliste - écrivain - spécialiste de la Russie

jeudi, 23 juillet 2009

2. Pas de Lune rouge pour Moscou

Valeurs Actuelles – 23 juillet 2009 - 

Histoire – Série d’été à la conquête de l’espace

Face à l'Apollo des Américains, les Soviétiques avaient eux aussi un programme pour envoyer un homme sur la Lune. Et ils comptaient bien y arriver les premiers. Leur échec resta un secret bien gardé.

Pas de Lune rouge pour MoscouLe "pilote-cosmonaute" soviétique Alexeï Leonov accéda à la gloire le 18 mars 1965, en sortant de la capsule Voskhod-2 pour devenir le premier "piéton" de l'espace. L'événement fit l'effet d'une bombe, avec ces images jamais vues d'un homme en apesanteur, flottant en scaphandre dans le vide sidéral tandis que la Terre défilait sous lui, à plusieurs centaines de kilomètres. Une fois de plus, les Américains se retrouvaient battus : le même exploit ne serait réalisé que trois mois plus tard, en juin, par la mission Gemini 4.

Sa sortie dans le vide et son caractère enjoué firent de Leonov, avec sa bonne bouille bien russe et son œil malicieux, le cosmonaute le plus adulé des Soviétiques, avant même Iouri Gagarine, beaucoup plus taciturne. Pour finir de le rendre sympathique, il avait un violon d'Ingres : il peignait des toiles naïves sur le thème de la conquête spatiale.

En 1967, il croqua une œuvre pleine d'espoir : la Lune en gros plan, éclairée par un lever de Terre, qui préfigurait la célèbre photo prise en décembre 1968 par l'équipage américain d'Apollo 8, qui survolait la Lune.

Après le « petit pas » de Neil Armstrong à la surface lunaire le 21 juillet 1969, cette toile devint le plus grand regret d'Alexeï Leonov : c'était lui qui aurait dû être le premier homme à marcher sur la Lune ! Mais, à l'époque, secret d'État oblige, personne ne le savait. Ni que sa marche dans l'espace était un élément préparatoire du programme soviétique de conquête de la Lune. Toute l'affaire ne fut révélée qu'après la chute de l'URSS.

Les Russes avaient eu très tôt le projet d'envoyer des hommes sur notre satellite. Le 30 janvier 1956, vingt mois avant le lancement du premier Spoutnik, un décret du Comité central du Parti communiste de l'URSS précisait les objectifs en matière d'exploration spatiale. Parmi ceux-ci : la mise en orbite de satellites de 1,8 à 2,5 tonnes avant la fin de 1958 et la construction d'une fusée capable de placer en orbite une charge utile de 100 tonnes et d'envoyer deux ou trois hommes sur la Lune à une date non spécifiée.
La tâche de concevoir le lanceur de satellites fut confiée au Bureau d'études spécial n° 1, plus connu sous ses initiales russes d'OKB-1. Sous la direction de l'ingénieur Sergueï Korolev (prononcer "Karaliov"), on y menait des recherches sur les missiles balistiques intercontinentaux. Korolev, condamné pour "sabotage" en 1938, lors des grandes purges de Staline, avait connu les camps de la Kolyma avant d'être affecté en 1941 à une charachka, un laboratoire-prison où l'on faisait travailler des savants condamnés. Libéré en 1945, il dirigeait, depuis, un programme de recherche sur les fusées, mais il ne fut réhabilité qu'en 1957. Cette année-là vit justement la mise au point de son septième modèle de missile balistique : la R-7 (R pour Raketa, "fusée"), surnommée Semiorka ("la petite septième"), suffisamment puissante pour expédier une bombe atomique sur les États-Unis ou… mettre un satellite en orbite. Elle servit de base aux différents lanceurs qui permirent toutes les grandes "premières" spatiales soviétiques : le premier satellite artificiel, avec Spoutnik-1, le 4 octobre 1957 ; les premières sondes lunaires, avec Luna-1 qui frôla la Lune le 4 janvier 1959 ; le premier vol habité de Iouri Gagarine, avec Vostok-1, le 12 avril 1961… Par la suite, une version plus puissante de la Semiorka permit le lancement des vaisseaux Soyouz.

Secret oblige, le nom de Korolev ne fut divulgué qu'après sa mort, en 1966. Jusque-là, on le désignait par le titre de glavnyï konstrouktor, le "constructeur en chef".

Malgré leurs qualités, au début des années 1960, les dérivés de la Semiorka étaient incapables de mettre en orbite une charge utile de plus de 6 tonnes, ce qui était insuffisant pour envoyer un vaisseau habité jusqu'à la Lune et le faire revenir. Mais pour Korolev et son équipe, la solution était toute trouvée : il suffisait de le construire en orbite ! Cinq ou six lancements assureraient l'envoi des différentes parties du vaisseau, des moteurs et des réservoirs de carburant, qu'il suffirait ensuite d'assembler.

Mai 1961 : Kennedy entraîne l'Amérique à la conquête de la Lune

Ce premier projet lunaire, désigné sous le code de L-1 (L pour Louna, "Lune"), ne visait pas un atterrissage sur notre satellite naturel, mais simplement un voyage circumlunaire. Le "train" spatial, baptisé Soyouz ("Union"), devait se composer de trois modules : un vaisseau biplace, le Soyouz-7K (qui est à l'origine de tous les vaisseaux russes actuels), un bloc-moteur (Soyouz-9K) et un bloc-réservoir (Soyouz-11K). Pour réussir l'assemblage en orbite terrestre, il fallait d'abord maîtriser tout un ensemble de techniques : rendez-vous spatiaux, arrimages, sorties dans l'espace…

Le meilleur moyen d'éviter tous ces ennuis était de mettre au point une fusée capable d'envoyer l'engin en une seule fois : tout en avançant sur le projet L-1, Korolev se lança dans la conception du lanceur N-1 (N pour Nossitel, "porteur"), qui aurait une charge utile de 75 tonnes au moins.

Même si le premier secrétaire du parti soviétique, Nikita Khrouchtchev, était un fervent admirateur de Korolev, qu'il recevait fréquemment dans sa datcha des environs de Moscou, le Politburo avait pour habitude de garder plusieurs fers au feu. Un autre bureau d'études était en compétition pour la réalisation du lanceur gros-porteur : l'OKB-52, de l'ingénieur Vladimir Tchelomeï, qui préparait le projet UR-500 (Universalnaïa Raketa, "fusée universelle") de 22 tonnes de charge utile (il finit par être mis en service en 1965 sous le nom de Proton). Comme Korolev, Tchelomeï entretenait son propre projet lunaire, le LK-1 (Lounnyï Korabl, "vaisseau lunaire"), censé faire également le tour de notre satellite.

Le 25 mai 1961, coup de théâtre : face au défi soviétique dans l'espace, le président américain John Kennedy relevait le gant et prenait l'engagement d'envoyer un homme sur la Lune avant la fin de la décennie.

Korolev se rendit très vite compte des implications : pendant que Kennedy donnait à la Nasa tous les moyens de mener à bien le programme Saturn-Apollo, le Kremlin semblait incapable de se décider. Pis : bercé par l'illusion que l'URSS disposait d'une considérable avance, le Politburo préférait confier à son "constructeur en chef" des programmes d'exploration de Vénus ou de Mars, plutôt que de prendre une décision définitive sur la Lune.

En 1963, alors que la situation devenait critique, Korolev alla tirer la sonnette d'alarme jusque chez Khrouchtchev. Son insistance, pourtant, n'eut pas les effets escomptés : le 3 août 1964, le décret n° 655-268 du Comité central du Parti autorisa les deux concurrents, Korolev et Tchelomeï, à poursuivre leurs projets lunaires respectifs. Mais le partage des crédits entraîna un sous-financement des deux programmes.

L'explication de cette décision malencontreuse intervint deux mois plus tard : le 14 octobre 1964, Khrouchtchev était mis à la retraite et remplacé par Leonid Brejnev. Les rivalités au sein du Politburo avaient empêché une analyse saine de la situation.
Même rivaux, les deux ingénieurs se répartirent le travail : Tchelomeï s'occuperait de la mission circumlunaire, avec un train Soyouz lancé par son UR-500, tandis que Korolev s'attellerait au projet d'envoyer un homme sur la Lune, si possible avant les Américains.
Deux équipes de cosmonautes furent constituées : celle de Tchelomeï, dirigée par le colonel Vladimir Komarov, comprenait le premier homme de l'espace, Iouri Gagarine. Celle de Korolev était sous la direction d'Alexeï Leonov.

Le profil de la mission d'alunissage fut établi en combinant le projet L-1 et un autre programme, le L-2, qui prévoyait l'envoi d'un véhicule-robot d'exploration sur la Lune (ce qui donna plus tard les Lunokhod 1 et 2, en 1970 et 1973). La mission serait menée à bien par un "train spatial" - similaire à celui des Américains - composé d'un Soyouz biplace 7K-LOK (pour "vaisseau orbiteur lunaire") et d'un petit module d'atterrissage LK (Lounnyï Korabl, "vaisseau lunaire"), qui déposerait un seul cosmonaute à la surface de notre satellite. Le tout devait être lancé par la fusée N-1, d'où son nom de code : L3-N1.

Komarov meurt à bord de Soyouz-1 le 24 avril 1967

Le projet soviétique était plus modeste que le programme Apollo, les vaisseaux plus petits et plus rustiques. Il n'y avait pas d'écoutille prévue pour passer du LOK au LK : le futur piéton lunaire devait sortir dans l'espace !

À partir de là, les retards s'accumulèrent. En théorie, les premiers vols lunaires devaient se dérouler en 1967 ou 1968, mais aucun des deux programmes ne put tenir les délais : Korolev mourut au cours d'une opération chirurgicale en janvier 1966 et ses travaux furent poursuivis par ses assistants.

Tchelomeï, lui, fut incapable d'exploiter son avance, alors que sa fusée était prête. Le premier lancement d'un vaisseau Soyouz se termina tragiquement par la mort de Vladimir Komarov, le 24 avril 1967, en raison notamment de la défaillance des parachutes de rentrée. Iouri Gagarine, le deuxième homme du projet, se tua dans un accident d'avion en mai 1968.

Même si la possibilité technique d'un vol circumlunaire fut testée dès mars 1968 avec des Soyouz-7K inhabités baptisés Zond (pour détourner les soupçons, ils portaient le même nom qu'une série de sondes automatiques envoyées en 1964 et 1965 vers la Lune, Vénus et Mars), le programme de Tchelomeï fut enterré : après la mission circumlunaire américaine Apollo 8, il avait perdu tout intérêt politique.

Du côté des héritiers de Korolev, ce fut la N-1 qui accumula retards et défaillances. Ses deux premiers essais de lancement, en 1969, se soldèrent par des échecs. Une version améliorée de la fusée fut testée deux autres fois, en 1970 et 1971, avec le même manque de succès. Le LK, lui, vola trois fois sans équipage, en orbite terrestre, en 1970 et 1971, dissimulé sous le nom générique des satellites soviétiques : Cosmos-379, Cosmos-398 et Cosmos-434. À ce moment, les Américains envoyaient régulièrement des hommes sur la Lune. Les Soviétiques préférèrent abandonner la course, niant jusqu'à l'existence d'un programme lunaire habité.

Quant à Leonov, il échappa à la mort de justesse en juin 1971. Il aurait dû commander la mission Soyouz-11 pour un arrimage à la première station orbitale, Saliout-1. Quatre jours avant le lancement, l'un de ses coéquipiers tomba malade (on soupçonnait la tuberculose) et les trois cosmonautes furent remplacés par leurs doublures : Vladislav Volkov, Viktor Patsaïev et Gueorgui Dobrovolski. Les trois hommes moururent lors d'une dépressurisation accidentelle de leur vaisseau pendant le retour sur terre. Leonov ne retourna dans l'espace que quatre ans plus tard : il commandait le vaisseau soviétique lors du rendez-vous spatial historique Soyouz-Apollo, en juillet 1975. Ce fut son lot de consolation.

 

Pierre Lorrain

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