PIERRE LORRAIN

Journaliste - écrivain - spécialiste de la Russie

jeudi, 22 octobre 2009

Les Romanov ont-ils échappé aux bolcheviques ?

Point de vue – Histoire – Hors-série, octobre 2009 - 

« Un rébus nimbé de mystère à l’intérieur d’une énigme » : tout au long du XXe siècle, l’histoire de la fin des Romanov a semblé répondre à la définition que Winston Churchill donnait de l’URSS tant elle a suscité de rumeurs et de légendes, parfois délirantes, qui auront tenu en haleine des générations d’amateurs de secrets, de récits morbides et de belles histoires. Le plus curieux est que, à l’exception de quelques détails, on savait la vérité depuis l’aube du 17 juillet 1918, c'est-à-dire depuis le premier jour.

Les Romanov ont-ils échappé aux bolcheviques ?À Ekaterinbourg, la capitale de l’Oural « rouge », tout le monde était au courant du drame qui avait eu lieu cette nuit-là. Vers deux heures du matin, le tsar Nicolas II, la tsarine Alexandra Fiodorovna, née Alix de Hesse, et leurs cinq enfants, Olga, Tatiana, Marie, Anastasia et Alexeï, le tsarévitch, avaient été exécutés dans une pièce en sous-sol de la maison de l’ingénieur Ipatiev, réquisitionnée par les bolcheviks trois mois plus tôt pour servir de geôle aux illustres captifs. On savait aussi que leur médecin de famille, le docteur Evgueni Botkine, et leurs trois derniers domestiques, Anna Demidova, Alexeï Troupp et Ivan Kharitonov avaient connu le même sort.

Le lieu où l’on s’était débarrassé des onze cadavres mutilés était aussi de notoriété publique : un puits abandonné, au lieu-dit des Quatre-Frères, à quelques verstes de la ville. Les responsables de la tuerie avaient choisi une nuit sans lune pour l’exécution, mais le fracas de la fusillade et les allées et venues des nombreux soldats de la Tcheka (la police politique) censés sécuriser la zone n’avaient pas échappé à la curiosité des voisins. Sans compter que certains des participants avaient eu la langue trop longue. Filipp Golochtchekine, le commissaire militaire de la région, était furieux : le secret devait être absolu car il était de la plus haute importance que personne ne pût retrouver les cadavres. Ces consignes, il les avait reçues à Moscou quelques jours plus tôt. Il y avait passé le début du mois de juillet, hébergé par son ami Iakov Sverdlov, le bras droit de Lénine. C’était d’eux, les plus hauts dirigeants de l’État soviétique, qu’il tenait ses ordres.

Le soin de réparer le gâchis revint au chef des tueurs, Iakov Iourovski. Bolchevik depuis 1905, Lénine tenait cet homme, chef adjoint de la Tcheka de l’Oural, pour « le plus sûr des communistes ». C’était pour cela qu’il avait été nommé, le 4 juillet, komendant de la maison « à destination spéciale » Ipatiev. Son rôle n’était pas de garder les Romanov, mais d’organiser leur exécution. Iourovski constitua une équipe réduite pour récupérer les corps et en disposer dans un endroit où personne ne pourrait les trouver. Dès la nuit suivante, les cadavres furent remontés, dans la plus grande discrétion et avec beaucoup de difficulté, du puits des « Quatre-Frères ». Restait à s’en débarrasser.

Ce fut fait dans les premières heures du 19 juillet. Vers trois heures du matin, Iourovski et ses hommes trouvèrent l’endroit idéal. Leur camion s'enlisa sur une route détrempée par la pluie qui longeait une voie ferrée. En tentant de le désembourber, ils mirent à jour une fondrière qui, élargie, pouvait faire une tombe parfaite. Neuf des onze dépouilles furent enterrées à cet endroit et arrosées d'acide pour hâter la décomposition des chairs. Quelqu’un eut alors l’idée de recouvrir la fosse de traverses de chemin de fer : ainsi l’existence d’une excavation ne serait pas révélée par un tassement de terrain. Restaient deux cadavres : ceux du tsarévitch Alexeï et de l’une de ses sœurs que les fossoyeurs pensaient être Anastasia. Ils tentèrent de les brûler en les arrosant d’essence dans une clairière au milieu de la forêt. Mais il est très difficile de faire disparaître des corps de cette manière et il fallut enterrer sur place les dépouilles carbonisées, en les arrosant également d’acide.

Bien des années plus tard, lorsque certains des participants à cette équipée narrèrent dans le détail ce qui s'était passé, ils ne donnèrent aucune explication convaincante à la décision de séparer les victimes. Selon Iourovski, ils voulaient éviter qu’on ne fît le rapprochement avec la famille impériale en cas de découverte accidentelle de la tombe. Il est fort possible, toutefois, qu'ils aient délibérément voulu éliminer toute trace de l’exécution d’Alexeï (qui allait sur ses quatorze ans) et d’Anastasia (dix-sept) parce qu'ils étaient mineurs. À l'époque, exécuter des enfants était encore considéré comme un acte barbare, même si les atrocités de la guerre civile et du communisme de guerre n’allaient pas tarder à changer cette manière de voir les choses : sous Staline, la peine de mort devint même applicable à partir de douze ans. En tout cas, ces jours-là à Ekaterinbourg, certains des exécuteurs, s’ils admettaient l’exécution des adultes, se défendaient d’avoir tué les enfants.

De nombreuses légendes sur la survie d’Alexeï et de d’Anastasia naquirent à ce moment : ils auraient été épargnés par des soldats compatissants. Au même moment, à Moscou, on admettait que Nicolas II avait été exécuté sur ordre du Soviet de l’Oural en raison de l’avance sur la ville des troupes contre-révolutionnaires de l’amiral Alexandre Koltchak, mais on niait que sa famille eût connu le même sort. L’impératrice et les enfants avaient été évacuées en lieu sûr prétendait-on… C’était un mensonge. L’ordre qui avait été donné à Golochtchekine par Lénine et Sverdlov, à Moscou, était bien de faire exécuter toute la famille. Si l’affaire devait rester secrète, c’était en raison de la pression de l’ambassadeur d’Allemagne Wilhelm Mirbach qui, au nom du gouvernement allemand, exigeait le retour des « princesses allemandes » : l’impératrice Alexandra, cousine du kaiser, et ses quatre filles. Or si Lénine ne voulait pas donner satisfaction à Mirbach, il n’était pas en position de s’opposer à lui. Quatre mois plus tôt, il avait accepté la paix infamante de Brest-Litovsk et les Allemands étaient en position de force : ils occupaient tout l’ouest de la Russie.

L’avance de Koltchak rendait l’évacuation des Romanov nécessaire, mais leur retour à Moscou était exclu. La solution était donc de les éliminer. La mort du tsar pouvait être justifiée politiquement. Quant à sa famille… Il serait toujours possible de prétendre, plus tard, qu’elle avait été tuée lors d’une tentative d’évasion. Mais à Moscou aussi, certains avaient la langue trop longue. Le 17 juillet au soir, R. H. Bruce Lockhart, le consul britannique, savait déjà par Lev Karakhan, commissaire-adjoint aux Affaires étrangères, que la famille entière avait été tuée.

Après la prise d’Ekaterinbourg, Koltchak nomma un juge d’instruction, Nikolaï Sokolov, pour faire la lumière sur l’affaire. Aux Quatre-Frères, il retrouva quelques fragments de restes humains ainsi que des affaires ayant appartenu aux Romanov. Ses conclusions furent que toute la famille avait péri et les dépouilles, momentanément jetées dans le puits, avaient été brûlées. Cette version fut rapidement contestée : il est impossible de faire disparaître ainsi autant de corps sans laisser de très nombreuses traces, notamment les dents. Ces doutes, nourris par les rumeurs de survie de certains membres de la famille, s’engouffrèrent dans les failles de l’instruction. Et avec eux, une foule de prétendants : des Alexeï et des Anastasia, mais aussi des Olga, des Tatiana et des Marie, tous miraculeusement réchappés de la tuerie.

La plus célèbre des fausses Anastasia fut sans conteste la Polonaise Franziska Schanzkowska, plus connue sous le pseudonyme d’Anna Anderson. Son histoire débute à Berlin, en 1920. Après une tentative de suicide, une jeune inconnue est internée dans un asile psychiatrique. Une pensionnaire croit la reconnaître sur une photo des filles du tsar Nicolas II, dans un magazine. L’inconnue prétend alors être Anastasia. Pourtant, elle ne présentait qu’une vague ressemblance avec l’intéressée : ni le nez, ni les yeux, ni les lobes des oreilles ne correspondaient. De plus, elle s’exprimait en allemand, une langue presque inconnue pour les enfants Romanov. En revanche, elle ne parlait pas l’anglais qu’ils maîtrisaient tous comme leur langue maternelle. Quant au russe, la prétendue Anastasia semblait à peu près le comprendre (sans doute en raison de la proximité linguistique avec le polonais) mais ne le parlait pas. Dès 1927, un détective parvint à déterminer qu’elle était une ouvrière polonaise, Franziska Schanzkowska (ce qui fut confirmé par des analyses ADN en 1995). Pourtant, son imposture dura plus de soixante ans, jusqu’à sa mort en 1984.

Les mystères sur la fin de la famille impériale, nés avec le communisme, disparurent avec lui. En 1989, la tombe improvisée par Iourovski et couverte de traverses de chemin de fer fut enfin mise à jour. Des tests ADN menés en Russie, au Royaume-Uni et aux États-Unis permirent d’identifier le tsar, la tsarine et trois de leurs cinq enfants. Comme l’avaient rapporté les membres du commando, Alexeï et l’une des filles manquaient. Mais c’était Marie plutôt qu’Anastasia. Même le docteur Botkine fut identifié grâce à une comparaison de son ADN avec celui de son petit-fils, Constantin Melnik, ancien chef des services de renseignements français.
En juillet 2007, deux autres cadavres furent découverts dans une clairière près d’Ekaterinbourg. Les analyses ADN confirmèrent qu’il s’agissait bien des restes du tsarévitch Alexeï et de sa sœur Marie. Le tout dernier mystère de la fin des Romanov était enfin résolu.


Pierre Lorrain

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