PIERRE LORRAIN

Journaliste - écrivain - spécialiste de la Russie

Ce que vous ne lirez pas ailleurs

On dit que le dirigeant chinois Deng Xiaping (1904-1997) aimait à rappeler une malédiction consistant à souhaiter à son ennemi de « vivre des temps intéressants ». Il semblerait que, pour beaucoup en Ukraine, l’époque intéressante vienne d’arriver.

La bataille légale pour la formation de la nouvelle Verkhovna Rada a commencé dès la proclamation des résultats de l’élection présidentielle, le 3 mai. Rappelons que le Parlement actuel, élu pour cinq ans en octobre 2014, devait clore ses travaux le 27 novembre prochain et que les élections législatives pour son renouvellement étaient fixées au 27 octobre. Comme nous l’indiquions dans un précédent article, le président élu, Volodymyr Zelensky (1978-), avait la possibilité de dissoudre la chambre à la seule condition d’entrer en fonction avant le 27 mai. En effet, la Constitution interdit toute dissolution dans les six mois qui précédent la fin de la législature. Or c’est la Rada qui fixe la date de l’investiture qui doit intervenir dans les 30 jours suivant la proclamation des résultats.

Certains parlementaires tentèrent de mener un combat d’arrière-garde pour retarder la cérémonie d’inauguration après la date fatidique, en s’imaginant que, plus la campagne pour les législatives serait longue, plus ils auraient la possibilité de mettre en difficulté le nouveau président et de renverser la tendance des urnes.

La bataille sur la date d’inauguration du nouveau président prouve que les manœuvres politiques « à l’ancienne » se poursuivent en dépit des risques économiques pour le pays.

Alors que le président ukrainien élu, Volodymyr Zelensky (1978-), se prépare à sa prise de fonctions qui devrait intervenir au plus tard le 2 juin, de bien curieuses manœuvres se déroulent dans les coulisses pour retarder son inauguration.

D’abord, la Commission électorale centrale a mis quelques jours de plus que nécessaire pour annoncer les résultats définitifs du 2e tour de l’élection présidentielle qui s’est tenu le 21 avril dernier. Cela a été chose faite le 3 mai. Or, la loi prévoit que l’entrée en fonction du nouveau chef de l’État doit se faire dans les 30 jours suivant la proclamation du résultat. Alors que les dates avancées dans les milieux proches de la présidence sortante et de l’actuel gouvernement étaient le 28 ou le 30 mai, Zelensky avait affiché sa préférence pour le 19 mai.

mardi, 23 avril 2019

Combien dure est la chute !

Cuisante défaite ! Petro Porochenko (1965-), le président ukrainien sortant, a été sorti pour de bon par une très large majorité des électeurs de son pays. Après dépouillement de 99,87 % des suffrages, il n’obtient que 24,45 % des voix, contre 73,23 % à son rival Volodymyr Zelensky (1978-). Il n’a pas seulement perdu, il a été littéralement écrasé. Ce résultat sans appel montre à quel point les Ukrainiens en avaient assez de lui et de sa politique.

Avec presque cinquante points d’écart, il était difficile au sortant de ne pas reconnaître sa défaite, ce qu’il a fait au cours d’une longue allocution où il a abondamment invoqué la célèbre injonction de Winston Churchill (1870-1965) « never surrender » qui, prétend-il, l’a toujours guidé. En tout cas, il a expliqué qu’il ne compte pas abandonner la politique et il exhorte ses partisans à se préparer pour son retour au pouvoir. Évidemment, cela semble illusoire après une telle gifle, mais s’il y a bien une chose que l’histoire récente de l’Ukraine a montrée, c’est que tout y est possible. Bien entendu, cela a inspiré certains commentateurs (ici, en russe) qui n’ont pas manqué de faire un lien entre le président ukrainien et l’ancien Premier ministre britannique, battu aux élections, en 1945, alors qu’il avait gagné la guerre, et qui revint au 10 Downing Street six ans plus tard.

Les résultats définitifs du premier tour de la présidentielle ukrainienne sont sans appel :

Volodymyr Zelensky – 30,24 % des voix,

Petro Porochenko – 15,95 %,

Ioulia Tymochenko – 13,40 %.

Ainsi, les deux personnalités qui dominent la vie politique ukrainienne – le président sortant et l’ancienne égérie de la « révolution orange », deux fois Premier ministre et trois fois candidate à l’élection suprême – ne parviennent pas, à eux deux, à égaler le score du nouveau venu. Cela montre à quel point les Ukrainiens aspirent au changement.

La victoire en vue

Mathématiquement, la victoire ne saurait échapper à Zelensky (1978-), l’outsider. Pour parvenir à le battre, il faudrait que les électorats de Porochenko (1965-) et de Tymochenko (1960-), ainsi que ceux d’autres petits candidats se rassemblent contre lui. Or, même s’ils présentent certaines ressemblances, ces électeurs ne sont pas interchangeables et un report de voix massif vers le président sortant est peu probable. Et, si c’était le cas, Zelensky dispose d’un réservoir plus important de suffrages :

Comme les sondages l’avaient prédit, l’acteur et producteur Volodymyr Zelensky – que la presse française se complaît à désigner sous les termes de « clown » ou de « bouffon » – est arrivé en tête du premier tour de l’élection présidentielle ukrainienne, ce dimanche.

Après dépouillement de plus de la moitié des bulletins, il obtiendrait 30,20 % contre 16,64 % au président sortant Petro Porochenko. Quant à Ioulia Tymochenko, elle dépasserait à peine les 13 %. Cela signifie que, à lui seul, il a engrangé autant de voix que Porochenko et Tymochenko réunis. Quant à la participation, elle est de 63,5 %, supérieure à celle de la présidentielle de 2014 (59,8 %).

Les articles publiés ici sont la propriété exclusive de leur auteur. Toute reproduction sans autorisation est interdite. Seules sont autorisées, conformément à la loi, de courtes citations en mentionnant la source et l’auteur.