PIERRE LORRAIN

Journaliste - écrivain - spécialiste de la Russie

dimanche, 24 mars 2019

Le procureur général d’Ukraine dénonce l’ingérence des États-Unis dans les affaires de corruption

Scandale : le 20 mars, dans une interview au quotidien politique américain The Hill, le procureur général d’Ukraine Iouri Loutsenko (1964-) a accusé l’ambassadeur des États-Unis à Kiev, Marie Yovanovitch (1958-) de lui avoir communiqué, lors de son entrée en fonction, une liste de personnes contre lesquelles il ne devait pas engager de poursuites. Preuve de l’ingérence de Washington ? Le Département d’État dément fermement l’existence d’une telle liste, mais l’affaire reste trouble.

Les faits

Iouri Loutsenko est un homme politique ukrainien considéré comme honnête et respecté. Ancien ministre de l’Intérieur, proche des dirigeants de la « révolution orange » à laquelle il participa, il fut un adversaire déterminé de l’ancien Premier ministre Viktor Ianoukovytch (1950-). Après l’élection de ce dernier à la présidence en 2010, M. Loutsenko fut accusé de détournement et d’abus de pouvoir et condamné à 4 ans de prison en février 2012. Convaincus qu’il s’agissait d’un procès politique, les dirigeants européens insistèrent sur sa libération qu’ils finirent par obtenir en avril 2013, treize mois plus tard[1].

En 2014, rallié au nouveau président Petro Porochenko (1965-), il prit la tête du groupe parlementaire de ce dernier à la Verkhovna Rada avant d’être nommé procureur général en mai 2016. De son côté, Mme Yovanovitch prit ses fonctions à Kiev en août de la même année. Ce fut donc à cette époque, lors de leur première rencontre que le nouvel ambassadeur lui aurait communiqué la fameuse liste de gens qui ne devaient pas être inquiétés. M. Loutsenko lui aurait répondu : « C’est inadmissible. Personne dans ce pays […] ne peut m’empêcher de poursuivre dès lors qu’il y a un crime ». En revanche, au cours de l’interview, il ne cite aucun nom.

La réaction du Département d’État fut immédiate : une telle liste n’existait pas et n’avait jamais existé. D’ailleurs, M. Loutsenko n’a pas fourni le document. Quant à l’ambassade américaine à Kiev, elle accuse le procureur général d’avoir monté l’histoire de toutes pièces pour nuire aux relations entre les deux pays.

Qui a raison ?

Disons tout de suite que Iouri Loutsenko n’a pas prétendu que cette liste avait une existence réelle. Si l’on écoute l’enregistrement vidéo de l’interview, on constate que, à propos de la liste, il utilise en ukrainien l’expression « вона оголосила » : « elle a annoncé ». En d’autres termes, l’ambassadeur lui a transmis verbalement une liste, ce qui a été malencontreusement traduit par « a donné » physiquement.

Dès lors, les dénégations du Département d’État sur l’existence de la liste ne peuvent être que vraies, puisqu’une liste écrite n’existe pas. En revanche, en appui à son affirmation, Loutsenko fournit une lettre adressée au procureur général par George Kent, le chargé d’affaires des États-Unis entre le départ de l’ancien ambassadeur Geoffrey Pyatt (1963-), en mai 2016, et l’arrivée de Mme Yovanovitch, en août.

Cette missive explique clairement que le gouvernement américain considérait comme inappropriée une enquête ouverte par le bureau du procureur général d’Ukraine contre différentes personnalités – dont un ancien procureur adjoint, David Sakvarelidze (1981-) – soupçonnées d’avoir détourné une subvention américaine de 200 000 USD accordée par l’administration américaine à l’OCDE dans le but d’aider à la réforme du parquet ukrainien. La lettre précisait : « Nous sommes entièrement convaincus que l’assistance en question a seulement été utilisée dans ces buts et […] ne voyons aucun motif, de notre perspective en tant que donateur, pour une enquête sur son utilisation. Étant donné ce qui précède, nous rejetons les allégations selon lesquelles M. Sakvarelidze ou toute autre personne du bureau du procureur général avec qui il a travaillé ait pu faire un mauvais usage de ces fonds dans la mesure où ils n’ont jamais été sous leur contrôle. »

La missive indiquait aussi que « l’enquête sur les actions de l’Anti-Corruption Action Center, basées sur l’aide qu’ils ont reçu de notre part est tout aussi inappropriée ». Et, pour conclure : « Nous sommes gravement préoccupés par cette enquête pour laquelle nous ne voyons aucune base et qui semble constituer une tentative d’intimidation des personnes du bureau du procureur général les plus engagées dans la lutte contre la corruption, ainsi que des partenaires non gouvernementaux et des militants anti-corruption déclarés ».

En substance, l’ambassade des États-Unis incitait le procureur général d’Ukraine à laisser tomber une enquête parce que les personnes mises en cause avaient la pleine confiance du Département d’État américain. Dans ce contexte, il est plus que probable que, à son arrivée à Kiev, Mme Yovanovitch avait réitéré auprès de M. Loutsenko la teneur de la lettre en question en insistant sur le fait que l’enquête sur les personnes impliquées était inutile.

Dans n’importe quel pays, un tel comportement de diplomates étrangers, s’immisçant dans des affaires judiciaires en cours, ne manquerait pas d’être considéré comme scandaleux. Dans le contexte ukrainien, cela ne semble choquer personne si l’on en juge par les réactions outrées que les propos de Loutsenko ont provoqué outre-Atlantique.

Il convient de préciser que l’intéressé avait lui-même bénéficié d’une telle ingérence, puisque c’est à la suite des pressions européennes que le président Ianoukovytch avait pris la décision de le gracier en 2013.

Le poids du contexte

Une autre question surgit : pourquoi Iouri Loutsenko a-t-il attendu jusqu’à aujourd’hui pour parler de cet épisode ? La réponse est simple : parce que deux semaines plus tôt, le 5 mars, l’ambassadeur américain, dans une intervention publique, avait sévèrement critiqué la manière dont les Ukrainiens luttaient contre la corruption.

L’étincelle qui avait mis le feu aux poudres était la décision de la Cour constitutionnelle ukrainienne de déclarer non conforme à la Constitution, le 26 février dernier, une loi destinée à lutter contre l’enrichissement illégal des fonctionnaires de l’État et des élus qui avait été votée en 2015 dans le cadre d’un ensemble de textes législatifs dont l’adoption était une condition sine qua non pour obtenir un prêt du FMI.

Devant l’échec patent des réformes anti-corruption qui ont suivi l’euphorie de l’EuroMaïdan et de l’élection de Petro Porochenko à la présidence, Mme Yovanovitch n’avait pas mâché ses mots. Non seulement elle s’était élevée contre la décision de la Cour constitutionnelle, mais encore elle avait critiqué nommément le procureur anti-corruption Nazar Kholodnytsky en demandant son remplacement de manière à « assurer l’intégrité des institutions anti-corruption ». L’intéressé avait été enregistré à son insu en train de donner à des suspects des conseils pour échapper aux poursuites.

Elle avait aussi dénoncé, en vrac, la promotion de juges à « l’intégrité contestable » ; la corruption au sein du consortium d’État de l’industrie de défense Oukroboronprom et qui impliquait Oleh Hladkovsky (1970-), un ami du président Porochenko et secrétaire adjoint du Conseil ukrainien de sécurité nationale et défense (limogé la veille) ; sans oublier l’impossibilité de lever l’immunité parlementaire des députés, ce qui les mettait à l’abri des poursuites.

L’ambassadeur avait dénoncé, pour finir, la fâcheuse habitude des politiciens d’acheter des voix pour les élections soit en payant les citoyens en liquide, soit en leur faisant attribuer des allocations diverses. « Les gens qui achètent des voix devraient être punis », avait-elle assené en étant consciente que ses propos pouvaient être perçus comme une critique du président Porochenko et de sa rivale Ioulia Tymochenko (1960-), accusés respectivement par le ministère des Affaires intérieures Arsen Avakov (1964-) et par le SBOu (le Service de sécurité d’Ukraine) de vouloir dépenser des dizaines de millions de dollars pour acheter des voix.

Dans cette ambiance délétère où l’on a l’impression que toutes les démarches mises en œuvre pour lutter contre la corruption sont contrecarrées par la puissance et le nombre des corrompus dans les sphères du pouvoir, la déclaration de Iouri Loutsenko au journal The Hill peut être interprétée de deux manières.

La première est une contre-attaque visant à montrer que l’ambassadeur américain n’est pas exempt de critiques en raison de son intercession en faveur de personnes faisant l’objet d’une enquête pour corruption.

La seconde est, au contraire, la volonté d’attirer encore plus l’attention sur les propos de l’ambassadeur en montrant tout le chemin qui reste à faire à l’Ukraine pour sortir de sa situation de corruption endémique et généralisée. En tout cas, même si ce n’était pas la véritable raison de son attaque, c’est ce résultat qui a été obtenu.

 

 

[1] Le contexte de ces événements est décrit dans mon ouvrage : L’Ukraine, une histoire entre deux destins (chapitre XXVII),

Les articles publiés ici sont la propriété exclusive de leur auteur. Toute reproduction sans autorisation est interdite. Seules sont autorisées, conformément à la loi, de courtes citations en mentionnant la source et l’auteur.