PIERRE LORRAIN

Journaliste - écrivain - spécialiste de la Russie

mercredi, 10 avril 2019

Ukraine : S’il gagne, que va-t-il faire ?

Les résultats définitifs du premier tour de la présidentielle ukrainienne sont sans appel :

Volodymyr Zelensky – 30,24 % des voix,

Petro Porochenko – 15,95 %,

Ioulia Tymochenko – 13,40 %.

Ainsi, les deux personnalités qui dominent la vie politique ukrainienne – le président sortant et l’ancienne égérie de la « révolution orange », deux fois Premier ministre et trois fois candidate à l’élection suprême – ne parviennent pas, à eux deux, à égaler le score du nouveau venu. Cela montre à quel point les Ukrainiens aspirent au changement.

La victoire en vue

Mathématiquement, la victoire ne saurait échapper à Zelensky (1978-), l’outsider. Pour parvenir à le battre, il faudrait que les électorats de Porochenko (1965-) et de Tymochenko (1960-), ainsi que ceux d’autres petits candidats se rassemblent contre lui. Or, même s’ils présentent certaines ressemblances, ces électeurs ne sont pas interchangeables et un report de voix massif vers le président sortant est peu probable. Et, si c’était le cas, Zelensky dispose d’un réservoir plus important de suffrages :

— D’abord, avec l’électorat du candidat arrivé en quatrième position, le chef de l’opposition pro-russe, Iouri Boïko (1958-), ancien ministre de l’Énergie, qui a obtenu 11,67 % et est arrivé en tête dans les régions de l’est de l’Ukraine et dans celle d’Odessa. Bien sûr, Zelensky ne saurait être considéré comme pro-russe, mais il apparaît plus ouvert au dialogue que son adversaire dont la campagne est construite entièrement sur l’hostilité et l’opposition à Moscou. Comme il est exclu que les électeurs de Boïko votent pour Porochenko, il est logique de penser qu’une grande partie d’entre eux se reportera sur Zelensky.

— Ensuite, avec le candidat arrivé en cinquième position, Anatoli Hrytsenko (1957-), ancien ministre de la Défense, qui a obtenu 6,91 %. Il est, lui aussi, profondément antirusse, mais il a bâti sa campagne sur la lutte contre la corruption. C’est à ce titre qu’il appelle à voter Zelensky au second tour.

Pour autant, il est difficile de dire que ce dernier a d’ores et déjà gagné l’élection. Le président biélorusse Alexandre Loukachenko (1954-), qui s’y connaît en matière d’élections dans son pays, estime que Porochenko finira par l’emporter. On ignore s’il fait référence à un sursaut du peuple ukrainien en faveur du sortant, ou à la capacité de ce dernier à utiliser les « ressources administratives » pour truquer l’élection. On se souvient que, dans un passé pas si lointain, en plus du bourrage des urnes, certains hommes politiques ukrainiens au pouvoir semblent[1] avoir eu recours à des méthodes plus expéditives : accident automobile ou empoisonnement à la dioxine, par exemple.

Cependant, dans le contexte d’aujourd’hui et alors que les regards du monde – des pays occidentaux en particulier – sont braqués sur l’Ukraine, il ne semble pas y avoir beaucoup de marge de manœuvre pour les fraudes massives (et il faudrait qu’elles le soient pour faire gagner Porochenko) ou pour les coups bas d’une époque que l’on espère révolue. Néanmoins, avec une classe politique et des oligarques hautement corrompus et aux abois, tout peut arriver et, bien qu’infiniment peu probable, une rencontre fortuite entre le candidat arrivé en tête et un projectile de 7,62 mm qui passerait dans le coin n’est pas forcément à exclure.

Les deux points principaux du projet de Zelensky

On dit que Zelensky n’a pas de programme et qu’il ne serait pas un candidat sérieux à cause de cela. Cependant, si avoir un programme consiste à faire des promesses qui « n’engagent que ceux qui les écoutent », il vaudrait mieux que les hommes politiques, hic et ubique terrarum, n’en aient pas.

Un projet est bien suffisant : il s’agit de faire des choix et fixer des objectifs, sans se lier les mains par des calendriers difficiles, voire impossibles, à tenir en raison de circonstances imprévues qui ne manquent jamais de se présenter.

Le projet de Zelensky, tel qu’il apparaît de ses interventions publiques, s’articule autour d’une idée principale : « L’Ukraine a deux problèmes majeurs : la guerre dans le Donbass et la peur des gens d’investir dans le pays », a-t-il déclaré lors d’une interview télévisée, le 7 avril.

Finir la guerre

Son plan pour régler le premier point s’articule autour de négociations directes avec la Russie et il se dit prêt à rencontrer Vladimir Poutine (1952-) pour cela. Comme il faut une base de départ pour de tels pourparlers, Zelensky fait siens les accords de Minsk 1 et 2 qui proposaient une solution de sortie de crise mais qui ont échoué en raison du refus du président Porochenko et de la majorité de la Verkhovna Rada, le Parlement ukrainien, de changer la Constitution pour reconnaître l’autonomie des régions rebelles de Donetsk et de Lougansk.

A priori, il semble difficile que la Russie accepte de tenir de telles négociations bipartites dans la mesure où elle estime ne pas être partie prenante d’un conflit purement ukrainien, mais comme Zelensky n’exclut pas la présence des « partenaires occidentaux » – ce qui pourrait signifier une réactivation du format de Normandie – il existe une marge d’interprétation qui peut permettre à chaque partie de justifier sa présence. Cela s’appelle « diplomatie ».

Mais, pour le candidat, parvenir à la paix par la négociation ne suffit pas : il faut également mener la guerre de l’information. En d’autres termes, gagner les cœurs des habitants du Donbass par la création d’une chaîne de télévision en langue russe à destination de l’est du pays et des territoires rebelles de manière à pouvoir dire : « Les gars, vous faites partie de l’Ukraine, nous vous attendons, vous êtes Ukrainiens ». Et pour bien montrer qu’ils le sont, Zelensky précise que les pensions de l’État ukrainien doivent être payées dans les zones rebelles sans difficultés administratives superflues.

Là aussi, il sera difficile aux habitants de l’est de trouver à redire car, implicitement, cela revient à leur reconnaître le droit (qui leur semblait menacé) d’utiliser le russe comme bon leur semble. C’est un point sur lequel Zelensky insiste par ailleurs : l’ukrainien restera la seule langue officielle, pour le reste, chacun parlera celle de son choix.

Dans le domaine des relations internationales et de l’orientation de l’Ukraine, Zelensky se dit favorable à poursuivre le chemin d’intégration dans l’Union européenne tracé par tous ses prédécesseurs. En revanche, l’adhésion à l’OTAN ne pourra se faire qu’après un référendum.

Améliorer le climat des investissements

Sur ce point, deux conditions : protéger l’entreprenariat par des lois adéquates et lutter contre la corruption.

Dans ce domaine, le plan de Zelensky, rendu public le 6 avril, postule d’emblée qu’« il est vain d’espérer qu’un système étatique corrompu puisse avoir la volonté de se priver lui-même de ce qui le nourrit. Pour les vieux politiciens, la corruption est comme l’eau pour un poisson. Considérer que l’ancienne élite politique peut être contre la corruption, c’est comme croire que les abeilles sont contre le miel ».

Les éléments principaux du plan anti-corruption sont les suivants :

— Assurer une indépendance réelle de l’ensemble des agences anti-corruption. Pour cela nommer à leur tête des gens sélectionnés par un organisme international indépendant.

— Supprimer l’immunité pour les politiciens.

— Créer une Haute Cour économique.

— Retirer aux organismes de maintien de l’ordre comme le ministère des Affaires intérieures, le Bureau du procureur général et le Service de Sécurité d’Ukraine (SBOu) le pouvoir d’enquêter sur les crimes économiques. Transférer ces pouvoirs à une nouvelle agence d’investigation économique.

— Décriminaliser les activités économiques autant que possible, considérer les manquements aux dispositions légales comme des délits ou des infractions passibles de peines administratives ou d’amendes et traduire en justice les fonctionnaires qui harcèlent les entreprises.

— Renforcer les peines encourues par les fonctionnaires et les agents publics impliqués dans des affaires de corruption (démission forcée, confiscation des biens, interdiction à vie d’exercer des emplois publics). Interdire aux tribunaux de libérer sous caution les fonctionnaires corrompus.

— Pour empêcher les tentations, les démarches administratives des entreprises et des milieux d’affaires devront se faire en ligne sur des sites internet dédiés (e-gouvernement).

— Inciter les citoyens à dénoncer la corruption par un système de récompenses.

— Collaborer avec les services de police occidentaux pour les inciter à ouvrir des enquêtes sur l’activité sur leur territoire des fonctionnaires ukrainiens soupçonnés de corruption par les services ukrainiens

On comprend, à la lecture de ce plan, que les détenteurs actuels du pouvoir soient inquiets des conséquences de l’arrivée de Zelensky à la présidence. Les dix jours qui nous séparent du deuxième tour de l’élection, le 21 avril, vont être cruciaux. Devant cette menace directe, ceux qui se sentent visés – et qui le sont réellement – peuvent réagir de deux manières : s’éparpiller comme un banc de poissons effarouché par un prédateur, ou faire front et tenter de terrasser ce dernier par tous les moyens à leur disposition. Soit avant l’élection, avec les risques que cela comporte ; soit après, en déployant les sommes d’inertie dont tous les systèmes bureaucratiques – le nôtre ne fait pas exception – sont capables.

 

 

[1] J’utilise cette formule car la réalité des faits évoqués, bien que généralement admise, n’a pas pu être prouvée. J’explique en détail les péripéties de la campagne électorale de 2004 et des tentatives contre le candidat Viktor Iouchtchenko dans le chapitre XXVI de mon ouvrage sur l’Ukraine (voir ici).

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