PIERRE LORRAIN

Journaliste - écrivain - spécialiste de la Russie

mardi, 25 juin 2019

Ukraine : À trois semaines des élections législatives, la situation s’éclaircit

Le 20 juin, la Cour constitutionnelle a déclaré le décret de dissolution de la Verkhovna Rada signé par le président Volodymyr Zelensky conforme à la Loi fondamentale. Les élections anticipées sont donc confirmées et auront bien lieu le 21 juillet prochain.

L’opposition systématique du Parlement sortant au nouveau président est donc proche de son terme. D’ailleurs, les députés sont trop occupés à faire campagne pour sauver leur siège et n’ont plus réellement le temps de se livrer à des combats d’arrière-garde. C’était justement le 20 juin, la date limite pour l’enregistrement des candidatures. Ainsi, on sait désormais qui se présentera devant les électeurs dans chacune des 198 circonscriptions électorales du pays (normalement elles s’élèvent à 225, mais l’élection n’est pas organisée dans les districts situés en Crimée et dans les régions du Donbass contrôlées par les autonomistes).

Rappelons que la Rada est formée théoriquement de 450 députés (actuellement 423). Ils sont élus pour moitié au scrutin majoritaire de circonscription et, pour moitié, à la proportionnelle au niveau national avec une barre de 5 % des suffrages pour obtenir des élus. L’un des premiers projets du président Zelensky – rejeté par les députés – avait été de réformer la loi électorale pour supprimer les circonscriptions qui permettent aux potentats locaux d’« acheter » pratiquement leur siège (voir notre précédent article).

C’est donc selon les anciennes règles – qui ont permis la formation d’une Verkhovna Rada composée aux deux tiers de millionnaires en dollars – que vont se jouer les élections. Avec une différence sensible : le parti présidentiel, Serviteur du Peuple, présente des candidats dans toutes les circonscriptions et, dans l’atmosphère de « dégagisme » ambiante, les députés sortants ont du souci à se faire. Il risque bien de se produire un phénomène similaire à celui qui avait suivi l’élection d’Emmanuel Macron en France en 2017, avec la victoire aux législatives de très nombreux candidats LREM.

S’il est encore difficile d’estimer la composition des 225 sièges pourvus au scrutin majoritaire en raison de la présence de nombreux candidats « indépendants » qui ne choisiront leur groupe qu’après l’élection, les sondages relatifs au scrutin à la proportionnelle donnent une image assez claire des rapports de force politiques dans le pays.

Cette année, 21 partis se présentent, contre 29 lors des élections d’octobre 2014. L’anticipation du scrutin n’a pas permis à certains partis de mener à bien les tractations et les arbitrages nécessaires pour la formation de leur liste. Cependant, cinq listes seulement sont susceptibles d’obtenir des députés en dépassant les 5 % des suffrages.

La principale d’entre elles est, évidemment, celle de Serviteur du peuple, du président Zelensky. Ce dernier, fort des 73 % obtenus à la présidentielle, aspire à obtenir la majorité des sièges pourvus à la proportionnelle. Pour le moment, les sondages lui donnent aux alentours de 45 %, ce qui lui garantirait plus de 100 députés (auxquels viendraient s’ajouter ceux qui seraient élus dans les circonscriptions dont il est difficile d’estimer le nombre).

Avec plus de 10 %, la liste de la formation pro-russe Plateforme d’opposition-Pour la vie arriverait en deuxième position, toujours selon les sondages. Le parti promet de mettre un terme à la guerre, de rétablir les relations amicales avec la Russie et de baisser le coût de la vie.

Trois listes obtiendraient entre 5 et 10 % (les instituts de sondage diffèrent entre eux et ne sont pas très précis en raison des marges d’erreur). Ce sont celles du parti Batkivchtchyna de l’ancien Premier ministre Ioulia Tymochenko (7 à 10 %) ; du parti Solidarité européenne – l’ancien Bloc Porochenko – de l’ancien président Petro Porochenko (5 à 10 %) ; et d’un nouveau venu, le parti Voix (Holos), dirigé par le chanteur Svyatoslav Vakartchouk (1975-), un émule de Zelensky qui surfe sur la vague de dégagisme en faisant campagne lors de ses concerts. Cependant, à la différence du nouveau président, novice en politique, Vakartchouk a déjà été député (Bloc Notre Ukraine) en 2007-2008. La liste Voix est créditée de 6 à 8 %. Il est clair que ce parti prend une partie de ses électeurs à Serviteur du peuple, mais d’un autre côté, il est le mieux à même de former une coalition majoritaire avec ce dernier lors de la prochaine législature.

Aucune autre liste ne dépasse la barre nécessaire pour obtenir des élus. Reste un cas litigieux, celui du Mouvement des forces nouvelles, dirigé par l’ancien président géorgien Mikheil Saakashvili (1967-) qui avait obtenu la citoyenneté ukrainienne en 2015 avant de la perdre (à cause de son opposition à Porochenko), puis de la récupérer à la faveur du changement de pouvoir. La Commission électorale centrale n’a pas validé sa candidature en raison d’un vice de forme, mais un recours a été déposé. Cependant, quelle que soit l’issue du litige, le résultat de cette liste ne risque en aucun cas de créer une surprise.

 

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