PIERRE LORRAIN

Journaliste - écrivain - spécialiste de la Russie

mercredi, 31 août 2022

Mikhaïl Gorbatchev (1931-2022) : in memoriam

Mikhaïl Gorbatchev en 2010Tout s’est joué en six ans. C’est pendant la courte période où Mikhaïl Sergueïevitch Gorbatchev a dirigé l’Union soviétique (1985-1991) que le monde a changé de base, pour paraphrase les paroles de l’Internationale. En effet, il n’est pas aisé de comprendre la situation actuelle de la planète si l’on ne tient pas compte d’un événement majeur du xxe siècle : l’effondrement de la « superpuissance » militaire qu’était l’URSS. Bien sûr, le déclin du pays a été conduit par des facteurs objectifs, intérieurs et extérieurs, dont les plus importants étaient le délabrement économique, l’insatisfaction sociale et la perte d’attrait international du modèle communiste. Mais, l’évolution de l’État soviétique pendant cette période critique a été largement influencée – peut-être même à son corps défendant – par la personnalité de son dirigeant suprême, secrétaire général du Parti communiste puis président du pays.

Lorsque l’on observe Gorbatchev au début et à la fin de son règne, il est difficile de croire qu’il s’agit du même homme. Sous le regard de la planète, l’apparatchik classique et sûr de lui, sorti du moule des premiers secrétaires de région, l’hiérarque du parti coopté par ses pairs aux plus hautes instances de la direction, le doctrinaire qui cherchait la solution aux problèmes de son pays dans les œuvres de Lénine[1], se transforme en un dirigeant moderne et pragmatique, semblable tout compte fait à n’importe quel chef d’État occidental.

Ceux qui voyaient dans cette métamorphose une habile opération de propagande et de relations publiques destinée – comme tant de fois dans le passé, à « amadouer » l’Occident pour en tirer des avantages – n’avaient pas forcément tort. Il est clair que le secrétaire général se servait dans ce but de ses talents naturels de communicateur. Mais il serait hâtif de conclure que sa transformation n’était pas réelle : indépendamment de ses tergiversations et des arrière-pensées qu’on lui prête, son comportement à partir du printemps 1991 (lorsqu’il s’éloigna de l’équipe des « durs » qu’il avait lui-même mise en place, pour se rapprocher des réformateurs) indique clairement que la voie qu’il privilégiait pour le pays n’était plus celle du maintien du système soviétique. Ce choix entraîna d’ailleurs la tentative de putsch d’août 1991. Sa décision d’envoyer « на хуй », comme disent vulgairement les Russes, la délégation des putschistes venue obtenir sa collaboration priva les factieux de tout semblant de légitimité. Pourtant, il lui aurait été facile — et plus conforme à une mentalité d’apparatchik classique — d’accepter de jouer la maladie et de chausser ainsi, sans risque, les pantoufles de Brejnev en restant secrétaire général au sein d’une direction collégiale revenue aux vieilles recettes du passé.

Dès lors que l’on accepte l’idée que Gorbatchev n’était pas un dirigeant soviétique comme les autres, il convient de s’interroger sur les éléments qui ont provoqué son évolution. Si la part d’inné est relativement simple à trouver dans sa biographie atypique, la part d’acquis n’est pas à chercher dans les leçons de ses prédécesseurs ou de ses collègues du Politburo qui, à quelques rares exceptions, présentaient des profils conformes à la plus pure tradition du parti, mais dans la seule expérience que Gorbatchev était seul à pouvoir mener au sein des hautes sphères du pouvoir : les négociations internationales, la prise de décision en matière de politique étrangère et les contacts personnels avec ses homologues du monde entier.

En terre étrangère

De la même manière que certains satellites naturels ont une orbite dite « rétrograde » et gravitent autour de leur planète dans le sens contraire des autres, Gorbatchev présentait un profil atypique dans l’univers gris et uniforme de l’appareil du parti. On peut se demander par quelle aberration les hiérarques brejnéviens cooptèrent parmi eux cet homme chaleureux, volubile, habile au compromis et dynamique qui leur ressemblait si peu.

D’abord, Gorbatchev était un homme du verbe. Il aimait parler, persuader, convaincre et, au pouvoir, il comptait plus sur cela pour commander que sur l’affirmation de son autorité, même s’il était très directif. Homme du sud, il parlait le russe avec l’accent chantant du midi : en avalant les « kh » comme les Andalous prononcent la « jota ». Séducteur dans l’âme, il savait créer autour de son interlocuteur une atmosphère de complicité plutôt désarmante, même si l’on devinait derrière son aspect sympathique et bon enfant un caractère volontaire qui se manifestait par un durcissement des traits et du ton lorsqu’il estimait le temps venu de passer aux choses sérieuses[2].

Trois autres éléments importants distinguent Gorbatchev de tous ses prédécesseurs :

a) Il n’a pas fait la « Grande Guerre patriotique » (la Seconde Guerre mondiale) : né en 1931, il n’avait que dix ans lors de l’attaque allemande contre l’URSS. À la même époque, Nikita Khrouchtchev et Leonid Brejnev servaient sur le front comme commissaires politiques. Iouri Andropov, lui, organisait la résistance du Komsomol en Carélie.

Vu son âge, Gorbatchev n’a pas non plus participé aux purges staliniennes – qui ont facilité la carrière de Konstantin Tchernenko – ni à la soviétisation sanglante des républiques (avant la guerre : l’Ukraine pour Khrouchtchev ; après : la Moldavie pour Brejnev et la Carélie pour Andropov). Tout cela fait sans doute de Gorbatchev l’un des rares dirigeants soviétiques qui n’avait pas vraiment de sang sur les mains au moment de prendre le pouvoir. Et qui n’avait pas non plus l’expérience de le faire répandre, ce qui contribue sans doute à expliquer – du moins partiellement – ses tergiversations au moment de décider de l’emploi de la force ainsi que son affolement et ses dénégations après l’intervention des commandos du KGB à Vilnius et à Riga en janvier 1991, qui firent plus d’une vingtaine de morts.

b) Il est également le seul guensek (secrétaire général) à avoir eu une connaissance directe de l’Occident par ses voyages en Europe occidentale, notamment en France et en Italie, dans les années soixante-dix alors qu’il n’était que premier secrétaire de la région de Stavropol.

Comme le précise Andreï Gratchev, son dernier porte-parole au Kremlin, les dirigeants soviétiques ignoraient tout de l’Occident dont ils n’avaient qu’un aperçu sommaire au cours de leurs visites officielles. Ainsi, lors d’une visite en Autriche, Nikolaï Podgorny, alors président du présidium du Soviet suprême, eut l'occasion de visiter un marché viennois. Devant l'abondance de denrées de toute sorte, il se tourna vers les membres de sa délégation avec un clin d'œil malicieux : « Regardez comme on a bien préparé ma visite ! » Il ne parvenait pas à concevoir qu'une telle profusion de marchandises existât sans intervention administrative. Pour Gratchev, les dirigeants « ressemblaient à des nomades du désert sidérés à la vue des chutes du Niagara et qui attendent que toute cette eau s'arrête de couler[3]. »

Gorbatchev savait, lui, qu’il ne s’agissait pas de poudre aux yeux : « La conclusion la plus importante que je tirai de mes voyages était que le niveau de vie de la population était supérieur en Occident. Pourquoi vivions-nous moins bien que dans les autres pays développés ? Cette question ne cessait de me hanter », rapporte-t-il dans ses Mémoires.

c) Pour finir, il a été, après Lénine, le seul dirigeant suprême de l’URSS à avoir réellement fini des études universitaires (en droit) avant d’amorcer sa carrière d’apparatchik. Les autres se contentaient de diplômes par correspondance que leurs subordonnés obtenaient à leur place quand ils ne leur étaient pas généreusement octroyés[4] Gorbatchev faisait figure d’intellectuel au sein de la direction soviétique. En tout cas, il disposait de suffisamment de connaissances et de capacités d’analyse pour avoir une vision du monde moins plate que ses collègues du Politburo. Sans compter qu’il partageait avec sa femme, Raïssa Maximovna, un goût développé pour les débats d’idées et la culture, y compris occidentale.

Ces trois caractéristiques donnent à Gorbatchev une place à part dans le panthéon du soviétisme. D’ailleurs, les Soviétiques, si prompts à partager le monde entre « nous » et « eux », ne s’y sont pas trompés. Ils ne considéraient pas Gorbatchev comme « наш человек » (« l’un des nôtres »). On lui reprochait d’être trop occidentalisé et le rôle de Raïssa Maximovna, sa femme, toujours présente à ses côtés, n’était pas bien perçu. La population n’était pas habituée à voir les épouses des secrétaires généraux apparaître en pleine lumière. Nina Petrovna, la femme de Khrouchtchev, ou Viktoria Petrovna, celle de Brejnev, ne se montraient que très rarement en public, et rien ne perçait de l’influence qu’elles pouvaient exercer sur leurs maris. D’ailleurs, aux yeux du Soviétiques moyen, il y avait une nette différence entre diriger son mari dans l’intimité familiale et l’accompagner partout en exerçant un ascendant visible, comme le faisait la regrettée Raïssa Maximovna qui avait, en plus, le tort d’être cultivée, élégante et agréable à regarder.

Mikhaïl Gorbatchev et son épouse RaïssaD’une certaine manière, Gorbatchev se retrouva en terre étrangère en prenant ses fonctions au sein des plus hautes instances du parti, à Moscou, en 1978. Venant du territoire de Stavropol, où il occupait le poste de premier secrétaire, il avait eu jusque-là des rapports très détendus avec les plus hauts responsables du Politburo : les stations thermales du Caucase, Kislovodsk et Mineralnyïe Vody, qu’ils avaient l’habitude de fréquenter, se trouvent dans sa région, ce qui faisait de lui leur amphitryon. De ce fait, les relations de Gorbatchev avec ses supérieurs de Moscou, aussi bien Brejnev que Tchernenko, étaient très cordiales. Mais il entretenait une relation privilégiée avec Andropov qui devint comme son mentor[5].

Alors qu’il était habitué à recevoir ces personnalités qui le considéraient d’une manière amicale, il se retrouva en territoire hostile dès son installation à Moscou. Ainsi, un jour, il appela Andropov pour l’inviter à déjeuner. Voici le dialogue tel qu’il le rapporte dans ses Mémoires :

« — Nous avons aujourd’hui une table qui fleure bon la région de Stavropol. Je vous invite avec votre épouse Tatiana Filippovna, comme au bon vieux temps.

— Eh oui, c’était le bon temps, me répondit tranquillement Andropov. Mais aujourd’hui, Mikhaïl, je dois décliner l’invitation.

— Mais pourquoi donc ?

— Parce que, dès demain, on commencera à cancaner. Qui ? Où ? Dans quel but ? De quoi a-t-on parlé ?

— Vous n’êtes pas sérieux, Iouri Vladimirovitch ?

— Oh, que si ! Nous serons encore en chemin que l’on sera déjà en train de faire un rapport à Leonid Ilitch [Brejnev]. Si je te dis cela, Mikhaïl, c’est avant tout dans ton intérêt. »

Et ses relations avec ses subalternes étaient tout aussi frustrantes : « Les choses changèrent soudainement : les individus que je rencontrais dans chaque bureau semblaient différents. Entre eux et moi, une certaine “distance” s’était créée. L’appareil était formaliste et discipliné et je compris que dans mes rapports avec autrui, la hiérarchie s’était désormais substituée aux relations humaines. »

À ces frustrations s’ajouta rapidement un facteur aggravant. S’il admirait Andropov et respectait les plus hautes personnalités qu’il côtoyait comme Mikhaïl Souslov, Andreï Gromyko et même Brejnev avant que la maladie ne le transforme en clown grotesque, il considérait le reste de ses collègues avec une grande indifférence et même un certain dédain[6]. Et lorsqu’il fit entrer dans les plus hautes instances des hommes qui partageaient ses vues, il fut rapidement déçu par la médiocrité de la plupart d’entre eux. Et se sentiment ne fit que s’amplifier au cours de son secrétariat.

Néanmoins, d’une manière inattendue, sa nomination lui permit d’élargir son cercle de relations à un groupe de personnalités plus diverses et intéressantes : les chefs d’États étrangers qui l’admirent rapidement comme un membre à part entière de leur club. Et cela eut une importance sans doute décisive dans son évolution.

Le facteur international

Gorbatchev se frotta aux relations internationales avant même son accession au pouvoir suprême, en mars 1985. En raison de l’état de santé de Konstantin Tchernenko, le secrétaire général en titre, Gorbatchev assuma le poste de « guensek bis » dès l’automne 1984, lors de visites officielles au Japon (en octobre) et au Royaume-Uni (en décembre). Ce fut à cette occasion que le Premier ministre britannique, Margaret Thatcher, décrivit son interlocuteur comme « un homme avec qui l’on peut faire des affaires ».

Il est certain qu’en raison de sa personnalité et de son charme, il fut plus facile à Gorbatchev qu’à ses prédécesseurs d’endosser les habits de « gentil » dans le jeu que menait habilement le Kremlin depuis des générations en se servant du réflexe naturel de l’Occident de préférer les « colombes » aux « faucons ».

Tout se passait toujours selon le même schéma : le secrétaire général du PCUS était présenté comme un réformiste favorable à la paix, en proie à l’opposition des durs de son Politburo. Le « faucon » en chef était généralement le numéro deux du régime (le secrétaire du Comité central chargé de l’idéologie). Cette « division du travail » était facilitée par la nature même des tâches des deux hommes : le secrétaire général, au contact du monde extérieur, devait tenir à ses interlocuteurs étrangers un discours diplomatique qui s’accommodait mal d’outrances verbales. Le secrétaire à l’idéologie, en revanche, n’annonçait pas les ouvertures mais rappelait sans cesse le point au-delà duquel il ne fallait pas s’aventurer. Cela le plaçait ipso facto dans le clan des durs, bien que cela n’eût, en réalité, aucun sens : tout dirigeant soviétique était alternativement l’un et l’autre en fonction des impératifs politiques du moment.

L’arrivée de Mikhaïl Gorbatchev sur la scène internationale ne changeait donc pas fondamentalement la donne traditionnelle. Elle ne constituait une nouveauté que dans la mesure où il succédait à une cohorte de dirigeants malades et vieillissants.

Dans le passé, d’autres dirigeants avaient également bénéficié d’une excellente image en Occident, notamment Brejnev. Avant d’accuser le poids des ans, il apparaissait comme un dirigeant « à la carrure solide », amateur de bonne chère, courtois, affable et enjoué : « l’un des rares hauts dignitaires soviétiques que l’on ait vu pratiquer le baisemain et danser la valse[7] ». On lui devait surtout d’avoir engagé son pays sur la voie de la négociation, avec les traités sur la limitation des armements stratégiques et les Accords d’Helsinki.

Le retour des tensions, à la fin de l’ère brejnévienne, montra que la détente n’avait été, au mieux, qu’une parenthèse, même si elle avait eu l’effet positif de limiter le surarmement. Dès lors, il était difficile de croire que Gorbatchev allait engager l’Union soviétique dans un cours radicalement nouveau. Si Mme Thatcher voyait en Gorbatchev un homme avec qui l’on pouvait s’entendre, cela ne signifiait pas, dans son esprit, que le nouveau secrétaire général allait renoncer à la politique traditionnelle de l’État soviétique. Il ne convenait donc pas de lui faire une confiance aveugle : « Nous devons asseoir nos opinions, non sur les mots, non sur les intentions, non sur les promesses, mais sur les actes et sur les résultats[8]. »

Le contexte, pourtant, était différent. Investi par le Politburo pour préserver le système soviétique, il devait gérer une situation particulièrement inconfortable : les blocages de la société et le délabrement de l’économie apparaissaient de plus en plus flagrants. Or les tensions avec l’Occident non seulement interdisaient à l’URSS de bénéficier de toute aide extérieure mais encore elles l’obligeaient à soutenir une course aux armes à haute technologie chaque jour plus coûteuse.

Cela impliquait deux objectifs : rétablir des relations de confiance avec l’Ouest de manière à alléger le fardeau des armements ; et réformer l’économie pour la rendre enfin viable. Il s’attela donc à ces deux tâches sans être prêt pour autant à sortir des recettes toutes faites du passé. Du moins dans les premiers temps. Car, Gorbatchev, même s’il cherchait un moyen de sortir des contradictions de la guerre froide, se situait toujours dans le contexte de la lutte des classes dans l’arène internationale. Ainsi, son initiative de « maison commune européenne » répondait aux buts traditionnels de la politique extérieure soviétique : utiliser le potentiel économique et scientifique occidental tout en séparant l’Europe des États-Unis. « La tâche importante », expliquait-il à ses camarades du Politburo, en mars 1987, « est d’utiliser le potentiel scientifique et technologique ouest-européen. » Et il lançait le mot d’ordre suivant : « Ne pas diviser l'Europe occidentale des États-Unis, mais plutôt évincer les États-Unis de l'Europe[9]. »

Autre exemple : en avril 1987, en recevant une délégation de congressistes des États-Unis, il commit une gaffe monumentale en reprenant la vulgate apprise aux cours de l’école du parti pour conseiller aux Américains de s’inspirer de la politique soviétique des nationalités pour régler leurs problèmes des minorités : l’idée d’établir des États réservés aux Noirs ou aux Hispaniques ne fut pas très appréciée outre-Atlantique[10]. Bien que cuisante, l’expérience fut utile : on ne vit plus Gorbatchev commettre un tel impair.

Sur le chemin de Washington

Dès le début, Gorbatchev était conscient que les dirigeants occidentaux le considéraient avec circonspection, même s’ils lui accordaient le bénéfice du doute. Pour instaurer la confiance, les discours lénifiants sur l’amitié des peuples et l’attachement indéfectible à la paix ne suffisaient plus. Malgré la vague de « gorbimania » qui déferla sur l’Europe de l’Ouest, les dirigeants Occidentaux n’étaient plus disposés à adopter le point de vue classique sur la nécessité de soutenir inconditionnellement les dirigeants réformateurs pour conforter leur position et empêcher les durs du Politburo de prendre leur place[11].

Comme l’explique Andreï Gratchev, Gorbatchev arriva au pouvoir avec des doutes sur le système politique hérité de ses prédécesseurs, mais avec une absolue confiance dans les fondements de la politique extérieure soviétique[12]. Comme l’immense majorité de ses compatriotes, il était persuadé que les États-Unis et leurs alliés de l’OTAN étaient prêts à porter une attaque nucléaire préventive pour détruire l’Union soviétique. Selon Anatoli Tcherniaïev, son principal conseiller en politique étrangère, Gorbatchev ne se libéra de cette peur qu’en prenant progressivement conscience que ses interlocuteurs éprouvaient la même crainte à l’égard de l’URSS[13].

Il ne lui fut certainement pas facile de se débarrasser des automatismes de la politique étrangère dont il avait hérité. La pratique voulait que toute concession dans les pourparlers fût exactement réciproque de manière à ne pas affaiblir le potentiel du pays et préserver la parité stratégique avec les États-Unis, l’acquis le plus important de l’époque brejnévienne. En réalité, le principe de la réciprocité ne jouait que lorsqu’il était impossible de faire autrement. En négociateurs habiles, les Soviétiques s’attachaient toujours à obtenir des avantages supplémentaires en reculant sur des points accessoires – présentés comme vitaux – pour pousser les Américains à céder sur l’essentiel.

Lorsque Gorbatchev entama les pourparlers avec Ronald Reagan, à Genève en novembre 1985, puis à Reykjavik, un an plus tard, il se trouvait dans un état d’esprit similaire (ne rien lâcher d’important) même si son attitude était clairement plus ouverte que celle de ses prédécesseurs. Le premier de ces deux sommets ne fut qu’une prise de contact entre les deux hommes. Contre toute attente, le courant passa bien. Au moment de la préparation du communiqué commun, les négociateurs retrouvèrent les vieux réflexes de la période précédente et s’enfoncèrent dans une impasse qui ne tenait pas à des divergences sur le fond du texte, mais sur sa formulation. Gorbatchev rapporte que Reagan et lui allèrent ensemble « taper du poing sur la table » pour débloquer la situation.

À Reykjavik, en 1986, les choses commencèrent dans un bon esprit, mais se passèrent moins bien. Gorbatchev espérait pouvoir convaincre Reagan d’abandonner son projet de bouclier spatial (l’Initiative de Défense stratégique – IDS). La transcription des quatre séances de pourparlers, à la maison de Höfdi, à Reykjavik, montre que le Soviétique multiplia les arguments pour persuader son interlocuteur américain de renoncer à son idée[14].

Un autre point abordé au cours des conversations fut l’élimination des missiles de portée intermédiaire en Europe : d’un côté les Pionniers (SS-20) soviétiques et de l’autre les Pershing-2 et les missiles de croisière américains. Gorbatchev, qui reconnaissait que la décision d’installer les Pionniers était une erreur dont ses prédécesseurs n’avaient pas mesuré les conséquences [15], était favorable à leur élimination sur le territoire européen, mais pas en Asie où ils répondaient à d’autres menaces, même s’ils étaient mobiles et pouvaient atteindre, depuis leurs sites de lancement, tous les pays européens à l’exception du Royaume-Uni et de l’Espagne. De son côté, Reagan se prononçait pour l’élimination de tous les missiles des types considérés, indépendamment de leur localisation, en Europe ou en Asie.

Les deux hommes se séparèrent sans être parvenus à s’accorder sur les deux principaux sujets. Gorbatchev avait suivi à la lettre la tactique traditionnelle des négociateurs soviétiques consistant à rechercher la réciprocité tout en conservant un avantage : réduction symétrique de 50 % des arsenaux nucléaires, mais les États-Unis devaient renoncer à l’IDS ; option zéro pour les missiles à portée intermédiaire en Europe, mais l’URSS pouvait conserver ses SS-20 stationnés en Asie.

Si Gorbatchev n’obtint pas ce qu’il était venu chercher, ce fut parce que le président Reagan, tournant le dos aux précédentes pratiques, n’entendait pas sacrifier la moindre miette de ce qu’il estimait être les intérêts de son pays pour obtenir un accord bancal dont l’utilité principale – sinon unique – aurait été de montrer au monde qu’il n’était pas un « faucon belliciste ».

Le sommet de Reykjavik ne fut pas un échec en ce qu’il permit, comme le précisa Gorbatchev lors de sa conférence de presse finale, de « voir par-delà l’horizon ». La question des relations est-ouest était posée d’une manière totalement inédite. Alors que l’on supposait précédemment, surtout à l’Ouest, que les accords étaient un moyen de surmonter la méfiance, les deux dirigeants étaient convenus qu’il fallait d’abord établir la confiance pour pouvoir négocier. Il s’agissait de savoir comment. En fait, la réponse était évidente. Gorbatchev eut le courage de l’exprimer clairement devant les membres du Politburo puis de la mettre en application : il fallait des actes et des résultats réels plutôt que de la « poudre aux yeux » propagandiste[16]. En d’autres termes, faire ce que préconisait Mme Thatcher et dépasser le stade des promesses et des belles paroles.

En procédant à son aggiornamento de la politique extérieure soviétique, Gorbatchev n’était pas seulement guidé par la volonté de réduire les tensions et d’insérer le dialogue est-ouest sur une nouvelle voie : il avait besoin de dégager des marges de manœuvre pour sortir l’économie du marasme où l’inflation des dépenses militaires l’avait plongée et il espérait bien que sa nouvelle politique lui attirerait l’aide occidentale dont le pays avait besoin. Pour cela, il devait convaincre ses interlocuteurs que l’argent qu’ils prêteraient ne servirait pas à l’entretien et au développement d’une armée hypertrophiée.

Mikhaïl Gorbatchev et Ronald Reagan signent le traité INF en 1987Sur la question des euromissiles, les choses avancèrent très vite. Dès février 1987, le Kremlin annonça qu’il était prêt à parvenir à un accord sur les missiles de portée intermédiaire. En avril, lors d’une rencontre à Moscou entre Gorbatchev et le secrétaire d’État américain George Shultz, les deux parties évoquèrent la possibilité d’élargir l’accord aux missiles de courte portée. Le 8 décembre 1987, Reagan et Gorbatchev, réunis à Washington, signèrent le traité INF (Intermediate-Range Nuclear Forces). Pour la première fois de l’histoire des relations entre les deux pays, c’était un accord de réduction des forces nucléaires et non de limitation comme précédemment. Et il ne s’agissait pas seulement de réduire, mais d’éliminer deux catégories entières de missiles dans un délai de trois ans. Au total, les États-Unis détruisirent 846 missiles et l’Union soviétique 1846, soit exactement mille de plus.

Un autre élément irritant dans les relations est-ouest était l’occupation de l’Afghanistan. Si Gorbatchev prit la décision de retirer le contingent soviétique en 1987, l’établissement d’un calendrier d’exécution fut moins aisé en raison de la situation sur le terrain. Mais il mit un point d’honneur à atteindre cet objectif. Le 15 février 1989, le dernier militaire soviétique quitta définitivement le territoire afghan.

Les gestes de Gorbatchev portèrent leurs fruits. Ses relations avec Reagan sortirent de la phase de la méfiance teintée de sympathie des premières rencontres, à Genève et Reykjavik, pour entrer, sinon dans une ère de totale confiance, du moins dans une période de collaboration efficace.

La signature du traité INF de décembre 1987 donna une impulsion nouvelle aux négociations stratégiques. Il fallut néanmoins plus de trois ans de négociations pour parvenir au texte final du premier traité sur la réduction des armements stratégiques (START) qui fut signé à Moscou, le 31 juillet 1991.

Pour Gorbatchev, le chemin de la reprise du dialogue avec Washington passa par l’abandon des règles de conduite traditionnelles des négociateurs soviétiques. Mais ce changement en provoqua un autre, non moins important, en matière d’idéologie. Le dogme de la rivalité des systèmes antagonistes en fut largement ébréché. Comme le précise Andreï Gratchev, pour rester cohérent avec lui-même, tout en se justifiant auprès de ses camarades plus obtus et dogmatiques, Gorbatchev ne pouvait que pratiquer un grand écart idéologique en s’éloignant de l’idée communiste telle que l’avaient imposée et défendue ses prédécesseurs, mais en prétendant revenir à ses sources léninistes. Contre l’avis de la plupart des autres membres de la direction, cela le conduisit à postuler que le communisme n’était qu’une composante d’un courant humaniste plus large qui devait désormais fonder l’action politique d’un PC rénové et débarrassé de la mission messianique d’orienter et diriger la société soviétique, comme le proclamait l’article 6 de la Constitution.

Cette idée présida d’ailleurs aux réformes constitutionnelles qui se multiplièrent à partir de 1989 : les tâtonnements vers l’amorce d’un régime présidentiel qui aboutirent à la création du poste de président de l’URSS que Gorbatchev occupa, l’abandon du fameux article 6 et, pour finir, l’improbable transformation du PCUS en une sorte de parti social-démocrate qui se heurta à l’hostilité belliqueuse des camarades.

D’un club à l’autre

Il serait pourtant abusif de prétendre que la conversion de Gorbatchev sur le chemin de Washington fut totalement volontaire. En fait, le secrétaire général/président se trouva entraîné dans des processus qu’il lui était impossible de maîtriser et qui le menèrent sur une voie qu’il n’avait certainement pas choisie.

L’abandon de la prétendue « doctrine Brejnev » en constitue l’un des exemples les plus flagrants. En fait, Brejnev n’avait rien à voir avec cette doctrine qui postulait la « souveraineté limitée » des pays du bloc soviétique. Il se trouvait simplement qu’il était au pouvoir au moment de l’écrasement du printemps de Prague, en 1968. Mais c’était déjà en vertu du même principe que l’armée soviétique était intervenue, dans les années 1950, en Allemagne de l’Est, en Pologne et en Hongrie. En gros, un pays du bloc restait « souverain » tant qu’il ne manifestait pas de velléité de changer le système politique : s’il remettait en cause son orientation socialiste, les pays frères avaient l’obligation de le faire rentrer dans le droit chemin de l’internationalisme prolétarien.

Le problème était que, dans le cadre de la construction de la « maison commune européenne » qu’il appelait de ses vœux et qui constituaient un argument majeur de son offensive de charme en direction des Européens de l’Ouest, le Kremlin avait besoin de créer des ponts entre les deux parties du vieux continent. Or il était impossible d’y parvenir sans une certaine démocratisation des pays de l’Est, car l’idée même de domicile commun imposait un minimum de points communs entre les locataires et donc un rapprochement entre les deux systèmes. Dans l’esprit des dirigeants soviétiques, Gorbatchev en tête, la Pologne et la Hongrie, en avance dans la voie de la libéralisation, devaient servir de « passerelles » entre les deux parties de l’Europe. Or, au moment d’encourager le mouvement de démocratisation, dans ces deux pays (bientôt suivi par les autres) Moscou ne fixa pas les limites à ne pas dépasser. Et pour cause : sauf à revenir à la « doctrine Brejnev » qui sonnerait le glas de la perestroïka, Moscou ne disposait plus d’aucun moyen réel pour s’opposer à une évolution qu’il jugerait inopportune. Et cela d’autant moins que le retrait d’Afghanistan remettait en cause le vieux principe : si l’Union soviétique « abandonnait » Kaboul, pouvait-elle désormais intervenir à Varsovie ou à Budapest ? La réponse était évidemment négative et les peuples et les élites des anciennes démocraties populaires le comprirent très vite avant tout le monde.

En matière de politique intérieure, les conséquences des initiatives gorbatchéviennes s’avérèrent tout aussi imprévisibles. En réformant la Constitution pour créer le poste de président de l’URSS et installer une ébauche de régime présidentiel, Gorbatchev espérait pouvoir s’affranchir de la tutelle du parti, où il rencontrait une opposition grandissante, pour faire enfin avancer les réformes qui piétinaient. Pourtant, au lieu de concentrer le pouvoir entre ses mains, il ne parvint qu’à le diluer. Depuis des décennies, l’administration de l’État et celle du parti étaient structurellement imbriquées, la première n’agissant que sous la tutelle étroite et tatillonne de la seconde. Le pouvoir du secrétaire général lui venait du contrôle qu’il exerçait sur la totalité de l’appareil du PCUS, depuis le secrétariat du Comité central à Moscou jusqu’au plus reculé des comités d’arrondissement au fin fond de la Sibérie. Le président de l’URSS, lui, ne disposait d’aucune des courroies de transmission traditionnelles qui permettaient de gérer ce pays immense. En fait, ce nouveau poste ne constituait qu’une belle tribune sans prise effective sur la réalité du pays car si le parti n’avait plus le pouvoir de jure, l’administration de l’État ne l’avait pas encore de facto.

En définitive, les relations internationales restaient le seul domaine où Gorbatchev conservait une grande influence et pouvait se targuer de succès certains, bien qu’ils ne fussent pas forcément perçus comme tels à Moscou : pour tous les déçus de sa politique, la disparition du bloc soviétique apparaissait plus comme une catastrophe stratégique que comme une victoire de la démocratie.

Et il est vrai que, dans les années critiques 1990 et 1991 où se joua le sort de l’URSS, Gorbatchev se trouvait bien isolé à Moscou où il était détesté par la plupart des acteurs de la vie politique qu’il tenait lui-même en piètre estime. Pis encore : ses rares soutiens et véritables alliés finirent par s’éloigner de lui. Le ministre des Affaires étrangères Edouard Chevardnadze démissionna avec fracas en décembre 1990 pour dénoncer la « dictature » qui s’approchait. Quant à son complice des premiers jours, Alexandre Iakovlev, le véritable inspirateur des réformes, il s’éloigna lui aussi, démissionnant du parti dont Gorbatchev était encore secrétaire général.

Incompris et détesté chez lui, Gorbatchev ne pouvait trouver un certain réconfort qu’à l’étranger. Aimé des foules, reconnu par la presse qui voyait en lui l’« homme de l’année » ou même l’« homme de la décennie », il était le premier dirigeant soviétique à être devenu un membre à part entière du groupe des dirigeants les plus influents de la planète. Ronald Reagan et George Bush senior le traitaient comme un véritable partenaire et leurs rencontres sortaient souvent du cadre protocolaire pour dévier sur des conversations amicales et détendues. Lors du sommet « naval » de Malte, en décembre 1989, Bush alla même jusqu’à expliquer longuement les rudiments du marché boursier à ce même secrétaire général donneur de leçons qui, deux ans plus tôt, voulait pousser les Américains à copier la politique soviétique des nationalités. Margaret Thatcher, visiblement fière d’avoir « découvert » Gorbatchev lors de leur rencontre en 1984, était sa plus fidèle avocate auprès de leurs homologues des autres pays. Helmut Kohl, Rajiv Gandhi et François Mitterrand ne lui mesuraient pas leur estime. Le président français, bien que circonspect quant à l’évolution de l’URSS, le recevait en privé dans ses appartements de la rue de Bièvre ou sa « datcha » de Latché, dans les Landes. Felipe González, le président du gouvernement espagnol, le considérait comme un véritable ami. Il est vrai que les deux hommes présentaient bien des points communs dans leur tempérament, leur accent méridional, leur gestuelle et même leur capacité de séduction.

Face à une telle équipe internationale, les joueurs de la politique russe ne faisaient pas le poids. Un joueur de football hésiterait-il entre le Real Madrid et un club obscur de seconde division ? Pour couronner le tout et compléter la métaphore sportive, en 1990, Gorbatchev fut honoré par le plus renommé des trophées : le prix Nobel de la Paix.

Aux moments critiques d’août 1991, alors qu’il devait décider s’il allait collaborer avec les putschistes ou s’opposer à eux, il est probable que des considérations d’amitié et d’amour-propre entrèrent en ligne de compte. Renoncer à l’estime des personnalités les plus importantes de la planète et à la gloire du prix Nobel pour placer son sort entre les mains de médiocres qu’il abhorrait et devenir, au mieux, un nouveau Brejnev, n’est pas une perspective enthousiasmante pour quelqu’un qui possède un minimum d’estime de soi. Or, de cela, Gorbatchev n’a jamais été à court.

Lorsqu’on l’interrogeait sur son action, Gorbatchev expliquait que, dès le départ, il savait qu’il lui faudrait changer le régime soviétique. Il est cependant probable qu’il ne s’en est vraiment rendu compte que dans la dernière période de son secrétariat, lorsque les conséquences de ses actions ont fait apparaître de manière irréfragable que le système était condamné. Cependant, comme il est difficile à un homme de percevoir sa propre évolution, sans doute a-t-il projeté dans le passé son état d’esprit d’après 1991 en se persuadant qu’il n’avait pas fondamentalement changé. Et pourtant, il est clair que, tant du point de vue du comportement que des idées, le Gorbatchev de 1985 et celui de 1991 n’avaient plus que très peu de chose en commun.

 

Notes :

[1] Gorbatchev, Mikhaïl, Mémoires, Monaco : Éditions du Rocher, 1997.

[2] Rencontres personnelles avec Mikhaïl Gorbatchev.

[3] Gratchev, Andreï, La chute du Kremlin, Paris : Hachette, 1994.

[4] Voslensky, Michael, Les nouveaux secrets de la Nomenklatura, Paris : Plon, 1995.

[5] Gorbatchev, Mémoires.

[6] Conversations personnelles.

[7] Le Monde, 17 octobre 1964.

[8] Thatcher, Margaret, The Downing street years, Londres : HarperCollins, 1993.

[9] Procès-verbal de la séance du Politburo du 26 mars 1987 : « mesures prospectives en politique étrangère de l’URSS en direction de l’Europe de l’Ouest ».

[10] International Herald Tribune, 20 avril 1987.

[11] Thatcher, op. cit.

[12] Gratchev, Le mystère Gorbatchev, Monaco : Éditions du Rocher, 2001.

[13] Tcherniaïev, Anatoli, Шесть лет с Горбачевым, Moscou : Progress, 1993

[14] Département d’État des États-Unis, Memorandums of Conversations, Höfdi House, 11 et 12 octobre 1986 (quatre documents).

[15]. Gorbatchev, Mémoires.

[16] Gorbatchev, Mémoires.

 

Crédits photos :

Mikhaïl Gorbatchev en 2010 :  veni markovski. Flickr, CC BY 2.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=10727404

Mikhaïl Gorbatchev et son épouse Raïssa en 1988 : RIA Novosti archive, image #770286 / Yuryi Abramochkin / CC-BY-SA 3.0, CC BY-SA 3.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=18065681

Mikhaïl Gorbatchev et Ronald Reagan signent le traité INF en 1987 : White House Photographic Office - National Archives and Records Administration ARC Identifier 198588.

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