Rêves, rêves, où est votre douceur[1] ? (Alexandre Pouchkine, L’éveil).
Seconde partie : Les Européens s’intoxiquent tout seuls
Dans la première partie de notre article, nous vu comment, à la Conférence de Munich sur la sécurité, Marco Rubio, le secrétaire d’État de Donald Trump, a tenté de persuader les Européens de se joindre aux États-Unis dans la reconquête de l’Ouest. Comme nous le savons, l’auditoire n’a pas été particulièrement conquis par ses arguments, en dépit d’une ovation debout de circonstance – et de politesse. Dans cette seconde partie, nous allons voir que non contents de nier le réel, des dirigeants européens non élus tentent tant bien que mal de détourner les traités européens pour faire avancer des projets de future guerre.
Pour dresser le cadre, laissons la parole à Kaja Kallas, vice-présidente de la Commission européenne. Dans son discours d’ouverture d’un panel sobrement intitulé « Européens, rassemblement ! Reconquérir le pouvoir d'agir dans un monde plus dur[2] », elle postule que le Vieux Continent doit se préparer à combattre car « la défense de l’Europe (…) commence en Ukraine. »
« Nous savons que l'objectif final de la Russie ne se limite pas au Donbass. (…) La Russie cherche déjà à paralyser les économies par des cyberattaques, à perturber les satellites, à saboter les câbles sous-marins, à fragiliser les alliances par la désinformation et à contraindre les pays en militarisant le pétrole et le gaz. Sans oublier, bien sûr, la menace nucléaire. »
Faut-il avoir peur pour autant ? Non, évidemment, parce que « soyons lucides (…) la Russie n'est pas une superpuissance. Après plus d'une décennie de conflit, dont quatre années de guerre ouverte en Ukraine, la Russie a à peine progressé au-delà des lignes de 2014. Le prix payé ? 1,2 million de victimes. Aujourd'hui, la Russie est en ruine, son économie est démantelée, elle est déconnectée des marchés énergétiques européens et ses propres citoyens fuient. »
Ainsi, précise-t-elle, « la plus grande menace que représente la Russie est qu'elle obtient plus à la table des négociations que ses gains sur le champ de bataille. » C’est pour cette raison que les Européens devraient participer aux pourparlers de manière à pouvoir imposer leurs conditions à Moscou.
Il est évidemment aisé de réfuter les arguments de Madame Kallas, tout droits sortis de la Propagandastaffel de Kiev. Sur l’état de l’économie russe et de sa résilience aux sanctions, il suffit de se référer aux travaux de l’économiste Jacques Sapir (voir cette interview de novembre dernier). Sur les gains territoriaux russes, la carte suivante de l’ISW (Institute for the Study of War) – que l’on ne peut pas soupçonner d’avoir un biais pro-russe – suffit à rétablir les choses.
Le nombre de pertes russes est difficile à estimer, faute de données vérifiables, mais si l’on s’en tient au décompte de Mediazona (avec la BBC), elles seraient de quelque 219 000 au 13 février dernier (dont 177 433 confirmées). D’autre part, les transferts des corps de combattants tués donnent un aperçu – là encore approximatif, mais significatif – du niveau de pertes de part et d’autre : au cours des 14 échanges qui ont eu lieu en 2025, la partie russe a remis à Kiev 14 480 dépouilles mortelles mais la partie ukrainienne 391 seulement. Pour finir, en matière d'énergie, c'est plutôt l'Europe qui s'est déconnectée du marché russe.
L’intervention hallucinée et hallucinante de Kaja Kallas – et celles de bien d’autres responsables avant et après elle – ne peut être interprétée que d’une seule manière : la plupart des dirigeants européens[3] se sont intoxiqués eux-mêmes par le récit selon lequel la Russie a perdu la guerre et que son économie s'effondre, au point qu’ils ont fini par l’intérioriser et croire à sa réalité.
Comme l’explique fort justement le professeur norvégien Glenn Diesen dans un article intitulé Comment la nouvelle classe politique européenne a commencé à rejeter la réalité : « La classe politique qui a émergé en Europe après la guerre froide est devenue excessivement idéologique et engagée dans des récits pour construire socialement de nouvelles réalités. L'adoption du postmodernisme par les Européens implique de remettre en question l'existence d'une réalité objective (…). Si la réalité est une construction sociale, alors les grands récits peuvent être plus importants que les faits. Ainsi, les récits idéologiques doivent être défendus contre des faits gênants. »
Convaincus de la faiblesse russe, les Européens ne veulent pas négocier la paix mais imposer à Moscou des conditions qu’ils savent pertinemment inacceptables. Cela signifie que leur but n’est pas de mettre fin au conflit mais de pousser les Ukrainiens à poursuivre la guerre en attendant que la Russie s’effondre ou que les Européens soient prêts à intervenir militairement. Et cela, Madame Kallas le revendique clairement dans son discours. Elle explique que si la Russie aspirait à mettre fin au conflit, elle accepterait les conditions européennes. « Mais, indique-t-elle, comme nous soupçonnons que [la paix] n'est pas son objectif, l'Europe se réarme, et ce, de concert avec ses alliés. »
Et de préciser : « Je travaille actuellement avec la présidente von der Leyen sur une nouvelle stratégie de sécurité visant à aborder toutes les dimensions de la sécurité européenne, de la sécurité stricte et la défense à la sécurité économique et à l’état de préparation. »
Dans son intervention devant le même forum, Ursula von der Leyen a précisé quelques points de la stratégie évoquée par son adjointe, à commencer par les investissements financiers :
« L'Europe doit prendre ses responsabilités et se montrer à la hauteur (…). Les chiffres parlent d'eux-mêmes. Les dépenses de défense en Europe en 2025 ont augmenté de près de 80 % par rapport à la période précédant la guerre en Ukraine. L'UE mobilise jusqu'à 800 milliards d'euros (…). Nous investissons dans les capacités dont nous avons besoin, de la défense aérienne et antimissile aux drones et à la mobilité militaire (…). D'ici 2028, les investissements de défense en Europe devraient même dépasser les dépenses américaines dans ce domaine l'année dernière. C'est un véritable réveil européen. »
Précisons tout de même que, dans la situation économique de l’Europe, avec les taux de croissance anémiés de ses principaux pays et les dettes qui s’accumulent, Madame von der Leyen et ses collègues, en guise de réveil, sont restés dans le monde des rêves[4].
« Ce n'est que le début de ce qu'il nous reste à faire, poursuit-elle. Nous devons bâtir une infrastructure européenne de capacités stratégiques : dans l'espace, le renseignement et les frappes en profondeur. Aucun tabou ne doit être exclu. »
Et c’es
t là que l’esprit martial touche à son paroxysme. Elle précise : « Je crois que le moment est venu de donner vie à la clause de défense mutuelle de l'Europe. La défense mutuelle n'est pas une option pour l'UE. C'est une obligation inscrite dans notre propre traité – l'article 42, paragraphe 7. À juste titre. C'est notre engagement collectif à nous soutenir mutuellement en cas d'agression. En d'autres termes, un pour tous et tous pour un. »
On peut se poser la question : que diable l’article 42-7 vient-il faire dans cette galère ? À ce point, c’est même une quadrirème de combat. La présidente de la Commission envisagerait-elle une agression de la Russie contre un État européen, de surcroît membre de l’OTAN ? Et, attention ! pas dans un futur indéterminé : « Le moment est venu », annonce-t-elle. La guerre serait-elle déclarée ou sur le point de l’être ?
Mais que se passerait-il si certains États membres ne voulaient pas s’engager sur cette voie belliciste. Madame von der Leyen a tout prévu : « C’est pourquoi nous devons être collectivement prêts. Nous devons prendre des décisions plus rapidement. Cela peut impliquer de privilégier le résultat d’une majorité qualifiée plutôt que l’unanimité. »
En d’autres termes, même si elle prétend qu’il n’est pas nécessaire de modifier les traités pour cela, elle s’assoit clairement sur les principes qui les fondent. Et il est difficile de ne pas faire le rapprochement entre cette envolée et un projet qu’elle pousse et soutient depuis des années et qui connaît une accélération soudaine au cours des derniers mois : l’entrée rapide de l’Ukraine dans l’UE, si possible en 2027.
Un article de Politico du 10 février dernier explique que lors d'une réunion à Bruxelles avec des dirigeants des États membres, Madame von der Leyen a évoqué des options pour permettre une adhésion accélérée de l’Ukraine, notamment par une procédure d’« élargissement inversé » (reverse enlargement). En d’autres termes, l’Ukraine aurait un statut allégé de membre (membership-lite) et ne bénéficierait que de certains droits le temps pour elle d’accomplir toutes les réformes nécessaires. En revanche, elle siégerait avec les autres États, aurait son mot à dire pour certains votes et bénéficierait d’une protection géopolitique. Cela renverserait la logique prévue par les textes (réformes complètes d’abord, adhésion ensuite), ce qui ne serait possible qu’en laissant de côté les procédures et en passant à une majorité qualifiée pour certaines décisions d'élargissement (en détournant l'esprit des traités). L’article précise que la mise en œuvre d’un tel plan ne pourrait intervenir qu’après un changement politique en Hongrie, mais si l’abandon de l’unanimité est acté pour des décisions qualifiées d’impérieuses au bon vouloir de la Commission, même la victoire de Viktor Orbán aux prochaines élections serait d’autant moins un obstacle que le retrait des droits de vote hongrois est envisagé si nécessaire.
En théorie, l’adhésion de l’Ukraine ne pourrait intervenir que si un accord de paix était conclu. Pour cela, Kiev devrait faire des concessions sur le Donbass et satisfaire un minimum de conditions posées par Moscou. Mais les Russes savent désormais – puisqu’Ursula von der Leyen a vendu la mèche – que, dès que l’Ukraine entrerait dans l’UE, même au titre de membre-light, elle serait couverte par l’article 42-7. Et que cette disposition, en tirant encore un peu sur le sens des traités, pourrait sans doute permettre aux armées des États européens d’installer des contingents sur le territoire ukrainien pour garantir sa sécurité. En d’autres termes, vu de Russie, tout accord partiel ou transitoire qui ne réglerait pas les causes profondes du conflit est encore moins envisageable qu'il ne l'était précédemment, avec la « coalition des volontaires ». Le Kremlin n’est pas près de se laisser enfermer dans un nouveau piège similaire aux accords de Minsk qui permettrait aux Européens de réarmer l’Ukraine – et de se réarmer eux-mêmes – pour ensuite pousser la Russie à la faute et crier à une « nouvelle guerre non provoquée ».
À moins que ce ne soit justement la raison de l’évocation du fameux article par Ursula von Clausewitz : rendre encore plus difficiles les négociations entre les États-Unis, la Russie et l’Ukraine de manière à gagner du temps et attendre que la Russie s’effondre ou que Donald Trump cède la place à un président démocrate mieux disposé. Ou encore transformer l’Union européenne en une puissance telle que la Russie ne pourra pas lui résister. « Rêves, rêves, où est votre douceur ? »
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[1] Мечты, мечты, где ваша сладость? (Александр Сергеевич Пушкин, Пробуждение)
[2] “Europeans Assemble! Reclaiming Agency in a Rougher World”
[3] Par « Européens », nous entendons évidemment l’Union européenne et le Royaume-Uni.
[4] C’est notamment le cas d’Emmanuel Macron qui envisage (sérieusement, semble-t-il) de dissoudre la dette astronomique de la France dans des emprunts collectifs européens.