Réflexions… sur un monde en voie d’effondrement
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Réflexions… sur un monde en voie d’effondrement

N° 1 : Marx avait-il raison ?

 

Attention ! Le signal « fasten your seat belts » vient de s’allumer au-dessus de votre siège. Visiblement, nous sommes entrés dans une période de fortes turbulences historiques. Et, à en juger par les mines déconfites du personnel navigant, cela ne va pas très bien se passer et l’atterrissage risque d’être brutal.

Par le hublot, le spectacle est saisissant : conflits larvés qui dégénèrent en guerres ouvertes, difficultés économiques longtemps cachées qui éclatent soudain au grand jour, manifestations qui dégénèrent partout en Europe, à commencer par la France, casseurs et pilleurs qui en profitent. Et par-dessus tout ça, une classe de politiciens hors-sol qui jette de l’huile sur le feu au lieu de calmer le jeu. La violence est partout et la raison nulle part, à l’exception de quelques instants surprenants de paix et de concorde – tels la visite de Léon XIV en France – qui font tout de même espérer des jours meilleurs.

Dans Le Capital (1867), Karl Marx explique : « La violence est l’accoucheuse de toute ancienne société enceinte d’une nouvelle[1]. » Dans son esprit, la nouvelle société ne pouvait naître qu’au terme d’une gestation complète et rien ne servait de chercher à anticiper les choses, sous peine d’accoucher d’un embryon mort-né.

Dans Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte (1852), il écrit aussi cette phrase mille fois reprise : « Hegel remarque quelque part que tous les grands événements et personnages historiques se répètent pour ainsi dire deux fois. Il a oublié d’ajouter : la première fois comme tragédie, la seconde fois comme farce[2]. »

Je n’ai jamais été marxiste et je n’ai aucune sympathie pour l’homme qu’il était, mais je reconnais bien volontiers la profondeur de sa pensée et cette idée de violence accoucheuse de nouvelle société me semble, si j’ose dire, bien féconde. Quant à celle de la tragédie et de la farce, elle est d’autant plus d’actualité que les acteurs historiques ne brillent plus, ni par leur potentiel intellectuel, ni par leur force morale et encore moins par leur charisme ou leur empathie.

Le 17 octobre, la France nous en a offert un pitoyable exemple. Après des émeutes quasi insurrectionnelles et le pillage en règle de tant de cœurs de villes, un message fort était attendu du président Emmanuel Macron. Peut-être pas aussi fort que l’allocution radiodiffusée de Charles de Gaulle, le 30 mai 1968, mais en tout cas autre chose que le mièvre et pathétique : « je pars pour le golfe Persique, quémander quelques bidons d’essence » ! Ce qui a confirmé une nouvelle fois que le « Mozart de la finance » n’est qu’un piètre joueur de pipeau.

Une autre farce tragique est celle que nous joue, depuis deux ans, le président des États-Unis. En remplaçant le corrompu, sénile et va-t-en-guerre Joe Biden, on espérait que Donald Trump mettrait son pays sur le droit chemin. Résultat : « Pschitt », comme aurait dit un ancien président français. On espérait un peu de meilleur (oui, j’étais de ceux qui y croyaient), on a eu le pire : encore plus va-t-en-guerre et corrompu que le précédent. Et touché par cette forme de démence qui pousse à la confabulation.

Et le pire est que, dans un délire atlantiste, de part et d’autre de l’océan, tant de monde semble trouver son comportement normal, même lorsque, avec son complice Benyamin Netanyahou, il déclenche une guerre absurde contre l’Iran. Une guerre perdue d’avance qui met à feu et à sang le golfe Persique et la péninsule arabique et menace de ruiner l’économie mondiale. Et, pendant ce temps, les Européens – à quelques exceptions près, dont celle du remarquable Robert Fico[3] en Slovaquie – encouragent le corrompu et toxicomane Volodymyr Zelensky à poursuivre un combat perdu d’avance et à refuser systématiquement tous les plans de paix depuis 2015 qui lui auraient permis de sauver son pays. Pire, les dirigeants français, allemands et britanniques ne se contentent plus d’un soutien militaire et logistique à l’Ukraine, mais semblent envisager une guerre ouverte avec la Russie.

Pour reprendre l’image de Marx, ne faut-il pas voir dans ces comportements aberrants et ces désordres mondiaux les contractions de la parturiente historique sur le point d’accoucher d’un nouvel ordre mondial ?

Car l’ancien ordre occidental dominé par les États-Unis semble aujourd’hui bien mort. Washington et les capitales européennes vassalisées ont laissé passer la chance historique, en 1991, de créer une nouvelle dynamique qui aurait permis l’émergence de nouvelles structures de gestion internationale. Bouffis d’orgueil et de la certitude de leur toute-puissance, les Occidentaux ont cru qu’ils pouvaient rester indéfiniment les maîtres du monde et dicter leurs lois et conditions à des peuples condamnés à rester éternellement inférieurs. Loin de faire les efforts qui leur auraient permis de maintenir leur avance, ils se sont endormis sur leurs lauriers (souvent imaginaires) et se demandent aujourd’hui comment un pays réputé rétrograde et arriéré comme l’Iran peut leur tenir tête.

En réalité, l’Occident n’a plus les moyens, ni militaires, ni économiques, ni financiers, de tenir le rang qu’il imagine être le sien. Et tous les efforts pour reprendre du poil de la bête et rattraper le retard par des plans de militarisation à cinq ou dix ans seront vains : peut-on imaginer que les puissances montantes vont rester les bras croisés en attendant que le phénix décrépit renaisse de ses cendres ? Non, évidemment. La seule solution passe par la diplomatie et l’établissement de nouvelles règles de comportement.

Personne ne peut dire aujourd’hui ce que sera le nouvel ordre mondial ni quand il émergera. Il est sûr, en revanche, que son accouchement continuera de se faire dans la douleur et que nous aurons sans doute tous à en souffrir.

 

Prochaine réflexion : Vers un retour aux grandes conférences internationales ?

 

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[1] Das Kapital : „Die Gewalt ist der Geburtshelfer jeder alten Gesellschaft, die mit einer neuen schwanger geht. «

[2] Der 18. Brumaire des Louis Napoleon : „Hegel bemerkt irgendwo, daß alle großen weltgeschichtlichen Thatsachen und Personen sich so zu sagen zweimal ereignen. Er hat vergessen hinzuzufügen : das eine Mal als Tragödie, das andere Mal als Farce. «

[3] Il convient de prononcer « Fitso ».

PIERRE LORRAIN

Journaliste, écrivain - spécialiste de la Russie et de l'ex-Union Soviétique