Allemagne : Le cas Martens et la génération décomplexée
Les horreurs du nazisme seraient-elles désormais pardonnées ?

Allemagne : Le cas Martens et la génération décomplexée

« Non le contentement, mais encore de la puissance ; non la paix avant tout, mais la guerre ; non la vertu, mais la valeur — vertu dans le style de la Renaissance, virtù, vertu dépourvue de moraline », Friedrich Nietzsche, Der Antichrist (1896).

 

Dans les « temps intéressants[1] » que nous vivons, l’actualité dépasse rapidement ce que l’on pouvait imaginer de pire. Il y a un peu plus d’un an, nous consacrions un article à l’évolution de la société allemande depuis la Seconde Guerre mondiale en nous inspirant de la théorie du balancier intergénérationnel, issue des travaux du sociologue Karl Mannheim. En substance, les enfants s’opposent aux valeurs de leurs parents, tandis que la troisième génération rétablit un équilibre en revenant partiellement aux valeurs de la première sous une forme adaptée. En Allemagne, le problème est que l’immense majorité de ces grands-parents ont baigné jusqu’au cou dans le régime nazi, par conformisme, par suivisme ou par adhésion réelle.

Il est commun d’affirmer que l’Allemagne a été dénazifiée avec l’occupation alliée et que le procès de Nuremberg a exposé les crimes du régime déchu. En réalité, rien n’est plus faux. La majorité des criminels et de leurs complices se glissa dans la vie civile comme si de rien n’était, souvent avec la bienveillance des autorités d’occupation occidentales qui affrontaient un nouvel ennemi : l’ancien allié soviétique. Ainsi, dans l’Allemagne de l’Ouest des années 1950, en plein miracle économique, la société évitait de se confronter à son passé. Certains des anciens nazis occupaient des postes importants, non seulement en RFA mais aussi au sein de l’OTAN et des institutions européennes naissantes.

Les choses changèrent au début des années 1960 : une partie de la deuxième génération, celle des enfants, se révolta contre le silence généralisé sur les crimes du passé. Un procureur général courageux, Fritz Bauer, mit en accusation quelques-uns des tortionnaires du camp d’Auschwitz-Birkenau, principalement des officiers SS, qui s’étaient glissés dans la vie civile comme commerçants, employés, fonctionnaires… bref des « citoyens normaux ». Le procès se déroula de décembre 1963 à août 1965, à Francfort-sur-le-Main, et mit en évidence la banalité des exécutants des crimes nazis et la responsabilité collective de la société allemande[2]. Grâce au procès, la prise de conscience par une grande partie de la jeunesse allemande du passé ignoble de leur pays provoqua un choc décisif obligeant l’Allemagne à assumer ses responsabilités face à son passé.

Aujourd’hui, plus de trois quarts de siècle après les faits, le sentiment de responsabilité s’est dilué. La troisième génération, celle des petits-enfants, est aux commandes. Ces jeunes Allemands ont été élevés dans le « camp du bien » occidental et semblent considérer le passé de leur pays comme une obscure anomalie qui ne les concerne pas. D’ailleurs, dans leur enfance, ils ont eu l’occasion de les côtoyer, ces Opas et Omas (papis et mamies) tellement gentils avec eux. Impossible de penser qu’ils aient eu quelque chose à voir avec les horreurs du passé que l’on lit dans les livres. « Grand-père n’était pas nazi ! » est l’une des lignes de justification les plus communes aujourd’hui, même si les archives racontent une autre réalité.

Dans l’article précité, nous nous penchions sur le cas d’Annalena Baerbock, née en 1980, jusqu’en 2025 ministre fédéral des Affaires étrangères[3], qui a fait référence à plusieurs reprises dans ses écrits et ses discours à la personnalité et à la résilience de son grand-père Waldemar Baerbock, sans mentionner son passé nazi révélé par le magazine Bild. Dans les documents d’archives, il est décrit comme un « national-socialiste inconditionnel » (bedingungsloser Nationalsozialist), récipiendaire, en 1944, de la Croix du mérite de guerre avec épées, une décoration décernée pour services exceptionnels. Après ces révélations, Madame Baerbock déclara qu’elle n’était pas au courant du passé nazi de son Opa.

Et voici que l’actualité nous offre un nouvel exemple du comportement étonnamment léger, caractéristique des membres de cette troisième génération qui a décidé de ne pas se laisser enquiquiner par des histoires d’une époque qu’ils croient révolue. Le 8 août dernier à Belgrade, Michael Martens, journaliste à la Frankfurter Allgemeine Zeitung (FAZ), a demandé sans détour au président-de-facto ukrainien Volodymyr Zelensky : « Que pouvons-nous faire concrètement, nous Européens, pour vous aider à tuer plus de Russes ? Plus de soldats russes, bien sûr. »

Cette question posée par un Allemand de la troisième génération (il est né en 1973) est l’illustration exacte, presque caricaturale, de ce comportement : imagine-t-on un journaliste d’une autre nationalité poser la question en ces termes abrupts ? On aurait demandé : « Comment l’Europe peut-elle vous aider à gagner la guerre ? » ou quelque chose de ce genre. Mais « tuer plus de Russes » ? Comme si les millions de Soviétiques, civils et militaires, éliminés pendant la Seconde Guerre mondiale n’étaient qu’une broutille, voilà qui dépasse l’entendement.

On voudrait croire que, dans un monde normal, la FAZ aurait immédiatement réagi en désavouant son journaliste. Pas du tout. La rédaction, composée majoritairement de membres de cette troisième génération des années 1970 et 1980, n’a pas vu le problème : l’article publié le lendemain reprend presque mot pour mot cette idée de combien de soldats russes l’Ukraine doit tuer par mois pour mettre la Russie en difficulté. Face au scandale, le journal a fini par regretter mollement la formulation « ambiguë » de la question.

HitlerPour rendre cette histoire encore  plus caractéristique, le grand-père de Michael Martens, Hans-Hermann Martens, était membre du Parti nazi et de la SA (Section d’Assaut). Procureur d’État nommé par Adolf Hitler en 1936, puis officier au Wehrmachtführungsstab (l’état-major de commandement de la Wehrmacht), il lui arrivait de participer occasionnellement aux repas du Führer. Après la guerre, il s’inséra comme juge dans la vie civile.

Dans une interview donnée à la télévision serbe, Michael Martens évoque son Opa en des termes très clairs : « J’aimais énormément mon grand-père. C’était pour moi un grand-père formidable, le meilleur qu’on puisse imaginer[4]. » Contrairement à Annalena Baerbock qui prétend avoir ignoré le passé de Waldemar, le journaliste de la FAZ reconnaît qu’il savait. Dans l’entretien, Il explique qu’il avait 14-15 ans quand il a découvert le passé de Hans-Hermann après sa mort et que cela l’a poussé à s’intéresser à l’histoire du IIIe Reich. Quels enseignements a-t-il bien pu en tirer ? Peut-être pas les bons à en juger par son attitude moralement décomplexée.

Évidemment, la génération de Martens et de Baerbock n’a pas connu la guerre, ni le sentiment de culpabilité qui a poussé leurs parents à l‘introspection et à la retenue. Elle n’a connu que le discours moral dominant, celui d’une Allemagne définitivement du bon côté de l’Histoire et – comble de l’absurde – dans le camp des vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale puisqu’elle participe tous les ans aux célébrations de la Victoire, le 8 mai, en refusant ce droit à la Russie.

C’est sans doute cette rupture dans la transmission qui permet aujourd’hui au peuple allemand de ne pas se poser des questions embarrassantes sur la prolifération de drapeaux et d’emblèmes nazis en Ukraine, ou sur la célébration officielle par les autorités de Kiev de collaborateurs assumés du Reich comme Stepan Bandera et Andriï Melnyk, considérés comme des « héros » par le régime.

Et c’est sans doute aussi cette rupture morale qui permet à un journaliste allemand de poser froidement la question du rendement maximal en morts russes, comme on parlerait d’un indicateur économique.

Rappelons que ni l’Union européenne ni la République fédérale allemande (ne sont pas officiellement en guerre contre la Fédération de Russie.

 

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[1] Au sens de la célèbre malédiction chinoise.

[2] En 2014, un excellent film a été tiré du procès : Le Labyrinthe du silence (Im Labyrinth des Schweigens).

[3] Elle préside actuellement l’Assemblée générale des Nations unies pour la 80e session.

[4]ich habe meinen Großvater sehr geliebt. Das war für mich ein großartiger, also der beste Großvater, den man sich vorstellen kann.“

PIERRE LORRAIN

Journaliste, écrivain - spécialiste de la Russie et de l'ex-Union Soviétique