John Ratcliffe à Moscou : Mission "secrète" et rideau de fumée
Et si le plus significatif n’était pas la visite, mais le moyen de transport ?

John Ratcliffe à Moscou : Mission "secrète" et rideau de fumée

« La vérité est la chose la plus précieuse que nous ayons. Économisons-la[1] », Mark Twain, Following the Equator (1897).

 

La visite du directeur de la CIA, John Ratcliffe, à Moscou, le 25 août dernier, soulève depuis une semaine bien des interrogations et les théories les plus diverses. Chacun y est allé de son interprétation plus sensationnelle que les autres.

D’abord, constatons l’abus du terme « secret » pour qualifier le voyage et la rencontre alors qu’ils se sont déroulés au vu et au su du monde entier. Avant même l’atterrissage à Vnoukovo, des images d’un avion C17 étatsunien de transport militaire survolant Moscou, en provenance de Riga en Lettonie, étaient diffusées sur les réseaux sociaux. Il existe des moyens plus discrets pour atterrir à Moscou. On a également vite su que l’occupant de l’appareil était John Ratcliffe et qu’il devait avoir des entretiens avec des officiels russes. En revanche, le contenu des conversations est, évidemment, resté confidentiel, ce qui a alimenté toutes les spéculations des médias.

Le 26 août, citant des « sources proches du dossier », le Wall Street Journal a lancé la course de l’à-peu-près et de la fabulation avec un titre explicite : « Le voyage surprise du chef de la CIA à Moscou visait à avertir la Russie de ne pas attaquer l’OTAN[2]. » Réellement ? Fallait-il vraiment envoyer un haut fonctionnaire à bord d’un C17 pour une telle mise en garde alors que les canaux diplomatiques existent et qu’un coup de fil de Donald Trump à Vladimir Poutine aurait sans doute été plus percutant ?

Dès le lendemain, 27 août, le New York Times prenait rapidement la tête de la compétition avec un article sobrement intitulé « Le chef de la CIA a livré une évaluation sombre de la guerre de la Russie lors d’une visite secrète à Moscou[3] ». Les auteurs se sont fondés sur des sources proches de l’administration étatsunienne pour affirmer, en substance, que le patron de la CIA avait rencontré le directeur du FSB, Alexandre Bortnikov, pour lui dresser un panorama noir et complet de la situation de la Russie en Ukraine de manière qu’il en informe directement le président Vladimir Poutine – à qui ses conseillers cacheraient la vérité – pour le pousser à négocier.

Visiblement les auteurs ignorent que le FSB n’est pas un « intelligence service », comme ils le posent, mais une police fédérale avec une branche de contre-espionnage et que l’interlocuteur logique d’Alexandre Bortnikov n’est certainement pas John Ratcliffe mais Kash Patel, le directeur du FBI qui, selon Politico, devrait d’ailleurs faire une visite à Moscou et Saint-Pétersbourg, les 14 et 15 octobre.

NaryckineDe plus, aucune source officielle n’indique que Bortnikov était présent aux entretiens du chef de la CIA avec son interlocuteur légitime : Sergueï Narychkine, le patron du SVR, le Service des renseignements extérieurs de la Fédération de Russie.

Bien entendu, Axios ne pouvait pas se permettre de laisser les autres le distancer, aussi a-t-il sorti sa propre histoire à dormir debout en titrant, le 29 août : « Le directeur de la CIA a proposé un sommet Trump-Poutine-Zelensky lors de sa visite à Moscou, selon des sources[4] ». Pardon ? Un voyage-surprise à Moscou – en C17, s’il vous plaît ! – pour répéter une proposition faite par le président-de-facto ukrainien depuis des mois, dédaignée par Donald Trump et rejetée catégoriquement par Vladimir Poutine. De plus, comme dit plus haut, les canaux diplomatiques existent, avec plus de poids qu’un entretien – vraisemblablement technique – entre Ratcliffe et Narychkine.

Comme de bien entendu, l’ensemble des médias dominants – aux États-Unis comme en France et en Europe – ont brodé allègrement autour de ces thèmes, négligeant les rares éléments que l’on peut tenir pour sûr :

  • La visite a duré environ huit heures. Le C17 Globemaster III (immatriculé 07-7181) s’est posé vers 10h et a décollé vers 18h30.
  • Selon Dmitri Peskov, le porte-parole du Kremlin, John Ratcliffe a eu des entretiens – au moins deux heures – avec les responsables du renseignement russe, mais pas avec Vladimir Poutine qui a été informé du contenu de la rencontre.
  • De son côté le président Trump, dans une interview radio, a qualifié la visite de « semi-routine » en précisant qu’il détestait « décevoir les gens » qui croyaient aux rumeurs, mais que le déplacement n’avait pas pour but de prévenir Moscou de ne pas attaquer l’OTAN. Il a cependant ajouté qu’il aimerait voir la guerre en Ukraine se terminer et que « quelque chose pourrait sortir » de ces conversations.
  • On sait également que le directeur Ratcliffe a eu une entrevue avec le président Trump dès son retour à Washington.
  • Quant à Sergueï Narychkine, il a confirmé qu’il avait bien rencontré son homologue étatsunien, qu’il n’y avait « rien de spécial là-dedans » et que c’était un « format de travail habituel » entre services de renseignement.

Bref, aussi bien le Kremlin que la Maison-Blanche ont insisté sur un « circulez, il n’y a rien à voir » qui, évidemment, ouvre la voie à toutes sortes d'interprétations.

Dans ce flou artistique, une chose semble certaine : John Ratcliffe n’a pas fait le voyage jusqu’à Moscou – dans un C17, l’ai-je déjà dit ? – pour sermonner les Russes, leur intimer de ne pas attaquer l’OTAN ou, autre thèse répandue ici et là, d’arrêter d’aider l’Iran et d’appliquer les sanctions économiques contre Téhéran.

Pourquoi peut-on en être sûr ? Parce que le Kremlin aurait refusé la visite si l’émissaire de Washington était venu pour admonester ses hôtes ou leur dicter des conditions. À Moscou, on sait bien que la CIA est largement impliquée dans la guerre aux côtés de l’Ukraine.

Dès 2014, comme le révélait le New York Times, l’agence a établi 12 bases pour espionner et lancer des opérations spéciales contre les rebelles du Donbass et la Russie. Après le début de l’Opération militaire spéciale, en 2022, elle a contribué à coordonner les attaques et contre-attaques ukrainiennes et fourni des renseignements nécessaires aux frappes dans la profondeur en territoire russe.

Comble du comble, le Kremlin est persuadé que la CIA était derrière l’attaque de drones contre la résidence présidentielle de Valdaï, où Vladimir Poutine était censé se trouver, en décembre 2025. Pour l’occasion, le chef du renseignement militaire russe, le GRU, l'amiral Igor Kostioukov avait remis à un représentant de l’attaché militaire des États-Unis des composants récupérés des drones et des données des systèmes de navigation qui visaient explicitement la datcha de Valdaï.

Les responsables russes n’ignorent donc rien de l’implication de la CIA dans les opérations militaires, mais le voyage de John Ratcliffe leur en a involontairement fourni une preuve supplémentaire. Pendant sa visite, l’Ukraine a gelé les frappes près de la capitale russe parce que Washington a ordonné à Kiev de le faire. Évidemment, les attaques ont repris après le départ du responsable.

Ainsi, pour être reçu à Moscou, le directeur de la CIA était certainement chargé d’une mission spéciale où d’un message tellement particulier qu’il ne pouvait être délivré qu’en personne. Comme nous l’avons déjà suggéré, il est difficile de penser que ledit message ait témoigné d’une arrogance aussi grande que celle rapportée par la presse occidentale. Il est vraisemblable, au contraire, que l’envoyé de Trump s’est trouvé dans une situation similaire à celle de l’empereur germanique devant le pape Grégoire VII à Canossa, en 1077. En tout cas, sans aller jusqu’à cet extrême, il a dû faire des concessions. Lesquelles ? Seul l’avenir pourra nous le dire.

Reste l’hypothèse de la mission spéciale, et c’est là que le C17 entre en scène. Rappelons le vieux truc des prestidigitateurs de détourner l’attention du public sur un détail pour dissimuler l’essentiel. Alors que le monde entier se focalisait sur ce que Ratcliffe avait bien pu dire aux Russes, l’important était peut-être aussi le moyen de transport.

Beaucoup d’efforts ont été faits pour expliquer l’utilisation de cet appareil inhabituel. D’abord, on a prétendu que Ratcliffe aurait voyagé avec les véhicules blindés de son détachement de sécurité, ce qui rendait indispensable un avion de transport. Comme si la mission des États-Unis à Moscou ne disposait pas de telles automobiles ! D’ailleurs, ce sont bien des voitures de l’ambassade qui ont véhiculé la délégation.

RICCDevant la faiblesse de l’explication : un autre argument a été avancé : le choix de cet avion-cargo s’expliquerait par la possibilité d’emporter du matériel de communication protégé et, surtout, une capsule de conférence sécurisée (ROCC – Roll-On Conference Capsule), un centre de commandement mobile pour les hauts responsables militaires ou gouvernementaux. Ultra-sécurisée pour les communications classifiées, elle dispose d’une suite VIP et d’une salle de conférences.

On pourrait ainsi comprendre l’intérêt du ROCC pour ce trajet au-dessus d’un territoire supposé inamical… sauf que les choses ne sont pas aussi simples. Le directeur de la CIA utilise habituellement un C-40B, un Boeing 737 modifié. Il est confortable, dispose également de communications hautement sécurisées et il est équipé aussi d’une salle de réunion. C’est l’avion standard pour ce genre de voyage.

Or, c’est justement à bord d’un C-40B que Ratcliffe a effectué le vol de Washington à Riga. Là, il a changé pour le C17 alors que l’autonomie de son appareil habituel lui permettait sans problème d’atteindre Moscou. Le C17 s’est envolé de Lettonie à 8h50 et a atterri à Vnoukovo à 10h04, soit 1 heure et 14 minutes de vol. Une question évidente se pose : cela valait-il la peine d’utiliser un ROCC pour une durée aussi courte ?

Il est donc permis de se demander ce qui pouvait justifier l’utilisation d’un avion-cargo pour l’étape finale du voyage. Et l’explication la plus évidente est qu’il était destiné à transporter autre chose que Ratcliffe et son entourage. Selon, l’ancien analyste de la CIA Larry Johnson, la raison en serait le besoin de rapatrier discrètement des corps d’agents importants de l’agence tués en Ukraine et récupérés par les Russes. Cette théorie serait confortée par le fait que le C17 Globemaster III peut régler la température de la soute et permettre ainsi le transport de cercueils ou de sacs mortuaires.

Évidemment, il est également possible que l’appareil ait servi à transporter autre chose, à l’aller ou au retour. Toutes les idées et hypothèses sont permises[5]

 

Si vous avez trouvé cet article intéressant, offrez-moi donc un café…

 

[1] "Truth is the most valuable thing we have. Let us economize it."

[2] "CIA Chief’s Surprise Moscow Trip Was to Warn Russia Not to Attack NATO."

[3] "CIA Chief Delivered Bleak Assessment of Russia’s War in Secretive Moscow Visit."

[4] "CIA director floated Trump-Putin-Zelensky summit during Moscow visit, sources say."

[5] Sauf, évidemment, celles d’un extraterrestre de Roswell ou d’une « porte des étoiles » pour l’équipe SG-1.

PIERRE LORRAIN

Journaliste, écrivain - spécialiste de la Russie et de l'ex-Union Soviétique