« Pourquoi ? Why ? Почему? » La question légitime, teintée d’incompréhension, fuse de partout et dans toutes les langues à propos de l’évocation par le président Poutine de l’éventuelle participation de la Russie au Conseil de la Paix (Board of Peace), la nouvelle organisation internationale établie officiellement par le président Trump, à Davos, le 22 janvier dernier. Comme aurait pu le dire Géronte dans Les fourberies de Scapin : « Mais que diable va-t-il faire à cette galère ? »
La veille, à Moscou, lors d’une réunion avec les membres permanents du Conseil de sécurité de Russie, Vladimir Poutine avait évoqué la question, précisant qu’il avait reçu une invitation personnelle de la Maison Blanche pour participer au dit Conseil et qu’il avait donné des instructions au ministère des Affaires étrangères (MID) pour étudier les documents reçus et consulter les partenaires stratégiques du pays. Et il précisait : « Ce n'est qu'après cela que nous pourrons répondre à l'invitation qui nous a été adressée. »
Dans cette phrase, il est difficile de voir autre chose que la courtoisie diplomatique la plus élémentaire. En revanche, la suite est plus controversée : « Nous pourrions, je pense, transférer au Conseil de la paix un milliard de dollars US provenant des avoirs russes gelés sous la précédente administration des États-Unis », a-t-il ajouté.
En substance, Vladimir Poutine avait déjà envisagé d’accepter l’invitation et réfléchi d’avance aux modalités pratiques. Voilà ce qui a laissé les observateurs perplexes et suscité les « Warum? » et les « ¿Por qué? ». Comme si les études demandées au MID et les consultations requises étaient de simples précautions oratoires pour une décision déjà prise en amont. Cette impression était renforcée dès le lendemain, le 23 janvier, lors d’une rencontre au Kremlin avec le président palestinien Mahmoud Abbas.
Vladimir Poutine y précisa à son interlocuteur : « Vous avez peut-être entendu dire que nous sommes prêts à fournir un milliard de dollars à ce nouvel organisme, le Conseil de la paix, principalement pour soutenir le peuple palestinien, aider à la restauration de la bande de Gaza et traiter la résolution générale des problèmes auxquels la Palestine est confrontée (…) grâce aux fonds gelés aux États-Unis par l'administration précédente. »
Remarquons la réitération de la condition implicite : le déblocage par les États-Unis des avoirs russes gelés par l’administration Biden, c’est-à-dire un peu moins de cinq milliards USD selon une précision de Dmitri Peskov, le porte-parole du Kremlin. Évidemment, c’est une goutte d’eau en regard des quelque 300 milliards détenus au total par les pays occidentaux (dont la grande majorité en Europe), mais, en matière d’abandon des sanctions, il faut bien commencer quelque part.
D’autres raisons, plus profondes, expliquent la position du président Poutine. Mais, avant d’y venir, il convient de dire quelques mots de ce Conseil de la Paix trumpien et lever plusieurs ambiguïtés et approximations. Le Board of Peace (BoP) trouve son origine dans la résolution 2803 du Conseil de sécurité des Nations unies (novembre 2025) qui l'a mandaté pour la mise en œuvre du plan de paix pour Gaza, après le cessez-le-feu négocié entre Israël et le Hamas.
Ainsi donc, au départ, le BoP est destiné à superviser la reconstruction de Gaza, la démilitarisation (notamment le désarmement du Hamas), la mise en place d'un gouvernement technocratique transitoire palestinien, le déploiement d'une force de stabilisation internationale (ISF), et la coordination de l'aide et des investissements. À cela le président Trump y a greffé des ambitions plus larges, au-delà de Gaza : promouvoir la stabilité et assurer une paix durable dans d’autres zones affectées ou menacées par des conflits. Quant aux adhésions, sur invitation, elles sont gratuites pour 3 ans, mais le statut de membre permanent nécessite une contribution d'au moins un milliard USD.
Ces caractéristiques du BoP n’ont pas manqué de susciter des inquiétudes et des critiques : plusieurs pays dénoncent un « club payant » et voient dans l’élargissement de ses attributions à d’autres conflits une tentative de contourner le Conseil de Sécurité des Nations unies, avec un pouvoir concentré entre les mains de Donald Trump désigné statutairement comme président sans limite de mandat avec droit de veto.
« Mais que diable Poutine irait-il faire à cette galère ? », répéterait Géronte.
Il y a sans doute de multiples raisons, mais trois nous semblent essentielles. D’abord, la plus élémentaire prudence. Comme disait Michael Corleone dans Le Parrain 2, « Mon père m'a appris ceci : garde tes amis près de toi, mais tes ennemis encore plus près. » Il est clair que le meilleur moyen de savoir ce qui se passe dans un organisme et – le cas échéant – d’avoir son mot à dire est d’y participer. D’une certaine manière, on peut y voir la poursuite de la stratégie des contacts directs, formels et informels, entre le président Poutine et les émissaires étatsuniens. Il vaut toujours mieux connaître l’adversaire que de rester dans le brouillard.
La deuxième raison est plus politique. Nous avons déjà évoqué dans nos articles la mise en garde du président Richard Nixon exprimée à plusieurs reprises à l’intention de ses successeurs : les États-Unis devraient ménager la Russie, le seul pays au monde capable de les détruire. Dans Beyond Peace, son dernier ouvrage[1], écrit juste avant sa mort en 1994, il insistait sur le fait que cette réalité stratégique obligeait à une politique de prudence et de dialogue permanent vis-à-vis de Moscou, même dans l’état de faiblesse où la Russie se trouvait alors[2].
Bien entendu, le caveat de Nixon s’applique aussi, dans les mêmes termes, à la Russie puisque les États-Unis demeurent le seul État du monde capable de la détruire. En dépit des différends (et même à cause d’eux), Moscou se doit de préserver des relations satisfaisantes avec Washington, comme c’était le cas pendant la Guerre froide lorsque des conflits périphériques n’empêchaient pas la politique de détente et les négociations sur les limitations, puis les réductions des arsenaux stratégiques. D’ailleurs, au moment où New Start, le dernier traité de contrôle des armes nucléaires encore en vigueur, va expirer le 5 février, il n’est certainement pas de l’intérêt de la Russie de se priver d’éléments de contact et de négociation qui pourraient empêcher une nouvelle course aux armements, même si c’est ce que désirent visiblement les industriels de la défense de l’autre côté de l’Atlantique.
Et cela nous amène à la troisième raison qui est un atavisme historique. Cela peut sembler paradoxal ou contre-intuitif mais, depuis le début du XIXe siècle, la Russie a été, à une seule exception près, à l’origine des organisations internationales chargées de régler les problèmes de désarmement et de maintien de la paix dans le monde.
La première tentative internationale pour organiser la paix eut lieu en septembre 1815, à l’issue du Congrès de Vienne qui redessina la carte de l’Europe après plus de vingt ans de guerres ininterrompues. Ce fut à l’initiative de l’empereur Alexandre Ier de Russie que fut conclue la « Sainte Alliance » entre les puissances qui avaient vaincu Napoléon. Le tsar proposa à l’empereur François II d’Autriche et au roi Frédéric-Guillaume III de Prusse l’union de « la Très Sainte et Indivisible Trinité des trois puissances, orthodoxe, catholique et protestante ».
Si l’on garde aujourd’hui l’image d’une alliance réactionnaire entre les monarchies européennes, cela n’entrait pas réellement dans les intentions d’Alexandre qui aspirait plutôt à un nouvel ordre fondé sur la chrétienté et les idéaux issus du siècle des Lumières. D’ailleurs, les buts affichés par les signataires étaient de « promouvoir la justice, la charité et la paix ». Évidemment, leur dessein principal était d’empêcher la France de bouleverser une nouvelle fois l’ordre européen.
Dès novembre 1815, le Royaume-Uni, réticent dans un premier temps, entra dans l’entente, la transformant en une Quadruple Alliance fondée sur les réalités de la politique plutôt que sur la ferveur mystique. En 1818, lorsque Louis XVIII eût assuré son pouvoir, la France fut admise dans le clan des quatre qui devint le club des cinq : la Quintuple Alliance. Il était désormais question de faire régner la paix et maintenir la stabilité du continent en se concertant lors de congrès qui réunissaient la quasi-totalité des États européens. En 1820 et 1821, les congrès de Troppau et de Leybach adoptèrent la notion de « droit d’intervention » lorsque la situation intérieure d’un pays menaçait la paix de ses voisins. Ainsi, au congrès de Vérone, en 1822, la France reçut mission d’intervenir en Espagne, à l’appel du roi Ferdinand VII, menacé par des rébellions libérales[3].
Le tsar Alexandre mourut en 1825. Son frère cadet, Nicolas Ier, qui lui succéda, se contenta, dans le cadre de l’Alliance, de défendre l’ordre établi, ce qui lui valut le surnom de « gendarme de l’Europe ». Progressivement, à mesure que disparaissaient les souverains qui régnaient pendant les guerres napoléoniennes, l’alliance perdit son élan : les congrès ne furent plus convoqués et l’entente entre les États se trouva réduite au plus petit dénominateur commun : la préservation des systèmes en place, notamment pendant la flambée révolutionnaire de 1848. Néanmoins, cette première structure de sécurité collective assura la stabilité et préserva la paix entre les États du Vieux continent pendant près de quarante ans, jusqu’à la guerre de Crimée en 1853.
À la fin du siècle, la Russie fut également à l’origine de la deuxième tentative d’organiser une structure de sécurité en Europe. En 1898, l’empereur Nicolas II prit l’initiative d’organiser une Conférence pour la paix. Elle réunit vingt-six États à La Haye, du 18 mai au 29 juillet 1899. Le but proposé par le monarque russe était d’assurer « le maintien de la paix générale et une réduction possible des armements excessifs qui pèsent sur toutes les nations[4] ». Le tsar était motivé par les écrits d’Ivan Bloch (ou Jean de Bloch), un financier polonais passionné par l’étude de la guerre et de l’industrie d’armement qui, en 1898, avait publié un ouvrage intitulé La guerre future aux points de vue technique, économique et politique. En se fondant sur les théories de la guerre totale et sur la puissance destructrice des armes modernes, il expliquait de manière prophétique qu’une nouvelle guerre européenne ferait des millions de morts et durerait jusqu’à l’épuisement des adversaires. De plus, les bouleversements sociaux qu’elle apporterait mèneraient tout droit à une révolution[5].
Les résultats de la Conférence furent limités par rapport aux intentions originelles du tsar, mais les participants n’en adoptèrent pas moins quatre conventions internationales sur le règlement pacifique des conflits internationaux (avec la mise en place d’une Cour permanente d’arbitrage qui existe toujours à La Haye) et sur les lois et les coutumes de la guerre terrestre. Une seconde conférence pour la Paix se tint, toujours à La Haye, en 1907. Il n'y eut pas de troisième en raison de la montée des tensions qui conduisirent à la Première Guerre mondiale et à la révolution russe de 1917.
Le pouvoir issu du coup d’État bolchevique d’octobre ne fut pas reconnu par les autres puissances. Comme, de plus, la Russie soviétique avait signé une paix séparée avec l'Allemagne, elle ne fut pas invitée à la Conférence de la Paix de Paris (1919), organisée par les vainqueurs, qui élabora le Pacte de la Société des Nations (SDN), l’ancêtre direct de l’Organisation des Nations unies. De toute manière, Lénine et Staline percevaient alors la SDN comme un instrument de l'impérialisme bourgeois et capitaliste. L’URSS ne se décida à y adhérer qu’en septembre 1934 (pour en être expulsée en décembre 1939, au début de la Seconde Guerre mondiale).
En 1945, après son rôle déterminant dans la défaite de l’Allemagne nazie, l’URSS prit une part active dans la création de l’ONU dont elle devint membre fondateur, avec un siège permanent au Conseil de Sécurité en compagnie des autres vainqueurs principaux : la Chine, les États-Unis, la France et le Royaume-Uni. Tout cela est bien connu et il est inutile d’y revenir.
En revanche, on sait beaucoup moins que l’URSS, sous Leonid Brejnev, a été à l’origine de la Conférence sur la sécurité et la coopération en Europe (CSCE), qui a abouti à l'Acte final d'Helsinki signé le 1er août 1975. En fait, depuis 1954, après la mort de Staline, la diplomatie soviétique portait l’idée d'une conférence paneuropéenne sur la sécurité dans le but de faire reconnaître le statu quo territorial issu de la Seconde Guerre mondiale. En avril 1969, sous impulsion soviétique, les États membres du Pacte de Varsovie adressèrent un message officiel à tous les pays européens proposant explicitement la tenue d'une conférence paneuropéenne comme étape vers le renforcement de la sécurité sur le continent. Les Occidentaux, initialement très méfiants, finirent par accepter de négocier, dans le contexte de la détente, à condition d'inclure les États-Unis et le Canada, et d'ajouter des thèmes comme la coopération économique, les droits de l'homme et les libertés fondamentales[6]. En 1995, la CSCE, née d’une initiative soviétique, devint l’Organisation pour la Sécurité et la Coopération en Europe (OSCE) qui a joué un rôle partial aux dépens de la Russie lors des événements d’Ukraine depuis 2014[7].
Vladimir Poutine a indiscutablement retenu les leçons de deux siècles de diplomatie russe : en matière d’organisations internationales, il vaut mieux être dedans que dehors. On peut y veiller au grain, même si le résultat final n’est pas forcément garanti.
Si vous avez trouvé ce rappel historique intéressant, offrez-moi donc un café…
[1] Non traduit en français.
[2] À l’époque, seule la Russie était susceptible d’annihiler nucléairement les États-Unis. Dans peu de temps, il conviendra d’ajourer la Chine dont les capacités de dissuasion sont en augmentation, mais il semble bien que ces réalités n’ont pas encore pénétré les cerveaux des neocons de Washington.
[3] Au cours de cette expédition, en 1823, organisée par Chateaubriand alors ministre des Affaires étrangères de Louis XVIII, le corps expéditionnaire français enleva le fort de Trocadéro qui défendait le port de Cadiz. De là vient le nom d’une célèbre place de Paris.
[4] Note du comte Mouraviev, ministre des Affaires étrangères de Russie, aux ambassadeurs étrangers à Saint-Pétersbourg, le 24 août 1898.
[5] Voir notamment l’article de Thérèse Delpech, « La guerre impossible selon Ivan Bloch », in Politique étrangère, Paris, 2001, n° 3.
[6] La « troisième corbeille » des droits de l’homme devint un outil inattendu pour la dissidence soviétique et joua sa part dans l'effondrement du système à la fin des années 1980.
[7] Voir l’excellent livre Ce que j'ai vu en Ukraine: 2015-2022 - Journal d'un observateur international de Benoît Paré.