États-Unis : Et si l’on invoquait le 25e amendement ?
"Hélas, pauvre Yorick..." Donald Trump perdrait-il ses facultés mentales ?

États-Unis : Et si l’on invoquait le 25e amendement ?

Pour le premier anniversaire du retour de Donald Trump à la Maison Blanche, imaginons un scénario de pure politique-fiction. L’histoire commencerait ainsi : « Le président des États-Unis est confronté à une situation imprévue : non seulement le gouvernement danois refuse de céder le Groenland, mais encore les pays européens soutiennent fermement Copenhague en dépit des pressions de Washington, notamment la mesure punitive d’une augmentation arbitraire des droits de douane de 10 %, puis de 25 % s’ils persistent dans le refus.

Lors d’une réunion du cabinet, à la Maison Blanche, le président annonce alors son idée définitive pour faire plier les récalcitrants :

– J’ai demandé à Pete, le secrétaire à la Guerre, de préparer une opération de la Delta Force pour arrêter Yorick, le roi du Danemark, et le ramener ici pour le forcer à signer.

Le vice-président attend la fin des exclamations extasiées des courtisans pour le corriger gentiment :

– Sorry, Sir, Yorick était un pote de Hamlet. Le roi s’appelle Frederik X.

– Whatever… That’s not the question… le coupe le président. Je veux Yorick ici demain pour signer son abdication en ma faveur. Je veux l’inscription « acting king of Denmark » sur ma page Wiki…

"Something is rotten in the state of Denmark", se disent alors, in petto, les participants les plus lucides.

Voilà comment le vice-président et une majorité des membres du cabinet finissent par prendre conscience que le chef de l’État a perdu l’esprit. Qu’il envisage de kidnapper un souverain en exercice passe encore, mais qu’il veuille être roi ? Trop, c’est trop. Et pourquoi pas un sacre à la cathédrale Saint-Patrick ? Décision est donc prise d’invoquer le 25e amendement de la Constitution pour le décharger de fonctions qu’il n’est plus en mesure d’exercer. »

Reconnaissons que ce scénario parodique ne tient pas la route. Un élément est difficilement crédible : la résistance des pays européens. Ils sont devenus tellement dépendants des États-Unis qu’ils semblent incapables d’envisager le futur sans la protection de « Daddy », le surnom que Mark Rutte, le secrétaire général de l’OTAN, a donné à Donald Trump lors du sommet de La Haye, en juin 2025. Le problème est que loin de l’image du pater familias, peut-être sévère mais toujours aimant, le président étatsunien semble avoir revêtu les habits d’un despote moyenâgeux, genre khan mongol, réclamant le tribut à ses vassaux et sévissant contre ceux qui ne se plient pas à ses quatre volontés.

En réalité, les signes d’une instabilité mentale du président Trump ont été relevés depuis plusieurs semaines par différents observateurs et l’hypothèse d’un recours au 25e amendement est évoquée de plus en plus ouvertement, y compris au sein du Congrès. Évidemment, ces avis viennent essentiellement du camp démocrate, actuellement minoritaire à la Chambre et au Sénat, mais pas seulement, comme nous le verrons plus loin.

Mais d’abord, présentons succinctement ce 25e amendement à la Constitution des États-Unis (voir ici le texte intégral). Adopté et ratifié en 1967, en réponse à des ambiguïtés historiques sur la succession présidentielle, il vise à clarifier, en quatre sections distinctes, les procédures en cas de vacance, de décès, de démission ou d'incapacité du président ou du vice-président de manière à assurer la continuité du pouvoir exécutif. Les deux premières sections traitent successivement les cas de décès ou de démission du président ou du vice-président. La section 3 règle l’incapacité temporaire déclarée par le président lui-même (par exemple, pour une opération chirurgicale) : il transfère ses pouvoirs au vice-président et les reprend de sa propre volonté lorsqu’il se juge à nouveau apte à les assumer[1].

Enfin, la section 4, qui nous intéresse ici, est la plus complexe et controversée. Elle permet au vice-président et à une majorité des membres du cabinet de déclarer le président incapable, transférant les pouvoirs au vice-président comme président par intérim. Si le président conteste, le cabinet a quatre jours pour réaffirmer l'incapacité, puis le Congrès doit se réunir dans les 48 heures et décider au plus tard dans les 21 jours, par un vote à la majorité des deux tiers dans les deux chambres, si l’incapacité est maintenue. Comme on le voit, il s’agit d’une arme politique puissante mais difficile à mettre en œuvre.

Doneld Trump et son cabinetDans le cas qui nous occupe, celui de l’actuel président en exercice, l’hypothèse désormais récurrente d’un recours à la section 4 se fonde évidemment sur son comportement et ses déclarations qui semblent constituer autant de symptômes d’une instabilité mentale. Le premier d’entre eux – et plus important – est le sentiment qu’il peut tout se permettre. Comme l’indiquait Madame Susie Wiles, chef de cabinet de la Maison Blanche dans une interview à Vanity Fair, le président croit qu’« il n’y a rien qu’il ne peut pas faire, rien, zéro ». C’est effectivement ce que l’on a constaté depuis son inauguration en janvier 2025 et particulièrement au cours des derniers mois à mesure qu’il prenait de l’assurance en se rendant compte qu’il pouvait allègrement passer outre la Constitution des États-Unis et s’asseoir sur la loi internationale.

Aux journalistes du New York Times qui lui demandaient, le 8 janvier dernier : « Voyez-vous des freins à votre pouvoir sur la scène mondiale ? Y a-t-il quelque chose qui pourrait vous arrêter si vous le vouliez ? », il affirmait : « Oui, il y a une chose : ma propre moralité, mon propre esprit. C’est la seule chose qui peut m’arrêter. Et c’est très bien. Je n’ai pas besoin du droit international. Je ne cherche pas à blesser les gens. »

Dix jours plus tard, concernant le Groenland, répondant à un message poli du Premier ministre norvégien, Jonas Gahr Støre, qui proposait une conversation téléphonique en vue d’une « désescalade » des tensions, Donald Trump répondait d’une manière absurde, décousue et pour le moins cavalière :

« Cher Jonas : Étant donné que ton pays a décidé de ne pas me décerner le Prix Nobel de la paix pour avoir arrêté 8 guerres et PLUS, je ne me sens plus obligé de penser uniquement à la Paix, même si elle restera toujours prédominante, mais je peux maintenant penser à ce qui est bon et approprié pour les États-Unis d’Amérique.

Le Danemark ne peut pas protéger cette terre de la Russie ou de la Chine, et pourquoi auraient-ils un "droit de propriété" de toute façon ?

Il n’y a aucun document écrit, c’est seulement qu’un bateau a accosté là-bas il y a des centaines d’années, mais nous avions aussi des bateaux qui ont accosté là-bas. J’ai fait plus pour l’OTAN que n’importe quelle autre personne depuis sa création, et maintenant, l’OTAN devrait faire quelque chose pour les États-Unis.

Le monde ne sera pas en sécurité tant que nous n’aurons pas le Contrôle Complet et Total du Groenland. Merci ! Président DJT. »

En substance : « Comme vous ne m’avez pas donné le prix Nobel, je n’ai plus besoin de prendre des gants et je suis libre de vous le faire payer ». Mais, en réalité, le monde entier a pu constater que, depuis un an, le président Trump n’a pas ménagé les efforts de guerre – au point de renommer ainsi le secrétariat à la Défense – tout en s’efforçant de jouer les médiateurs dans certains conflits, souvent à contre-emploi ou en jouant la mouche du coche.

En ce qui concerne les opérations guerrières, il a lancé des attaques contre des groupes armés en Syrie et au Nigeria ; bombardé l’Iran ; coulé des bateaux de passeurs de drogue présumés dans les Caraïbes ; lancé un blocus naval du Venezuela et ordonné le kidnapping de Nicolás Maduro, le président en exercice ; arraisonné et confisqué dans les eaux internationales des navires de commerce, ce qui constitue des actes de piraterie (ou plutôt de guerre de course – privateering en anglais – comme à l’époque des corsaires des XVIIe et XVIIIe siècles, bien que les États-Unis ne soient officiellement en guerre contre personne). Et c’est là que le bât blesse : toutes ces actions de combat ont été décidées sans l’accord – ni même consultation – de la branche législative des États-Unis en violation de l’article I de la Constitution. En effet, seul le Congrès à le droit de lancer des opérations de guerre et… d’accorder des lettres de course !

JD Vance en ligne avec le présidentMais l’usage de la force – ou le chantage à la force – ne s’arrête pas au domaine international. Le président Trump a menacé d'invoquer l'Insurrection Act pour déployer l'armée contre des manifestants dans le Minnesota. Le 18 janvier, le secrétariat à la Guerre a ordonné à deux bataillons de la 11e Division aéroportée, basés en Alaska (environ 1 500 soldats d'active), de se préparer pour un déploiement potentiel à Minneapolis. L’ordre a été annulé depuis, mais cela aurait pu constituer une violation du Posse Comitatus Act qui limite l'utilisation de l'armée pour des tâches policières domestiques sans autorisation spécifique du Congrès.

Quant aux huit guerres que le président prétend avoir arrêtées, l’ancien officier de la CIA à la retraite Larry C. Johnson en dresse la liste sur son site Sonar 21 en montrant que, 1) dans deux cas les conflits se sont résolus sans son intervention (Inde et Pakistan, Cambodge et Thaïlande) ; 2) dans deux autres cas, son intervention, bien que réelle, n’a pas été déterminante puisque les tensions se poursuivent et que les accords obtenus sont loin d’être appliqués (Arménie et Azerbaïdjan, République démocratique du Congo et Rwanda) ; 3) dans encore deux autres cas, la paix a été obtenue d’autant plus facilement qu’il n’y avait pas de combats (Égypte et Éthiopie, Serbie et Kosovo).

En plus de cela, deux situations sont à part. Entre Israël et le Hamas, un cessez-le-feu a effectivement été conclu sous son égide, mais on ignore si l’accord pourra durer, compte tenu de la situation et des violations régulières, notamment de la part de l’IDF. Enfin, le président se targue aussi d’avoir arrêté les hostilités entre Israël et l’Iran alors que les États-Unis étaient partie prenante dans le conflit.

Bien entendu, à tout cela s’ajoutent de nombreux épisodes controversés de confusions diverses (comme Thaïlande pour Taïwan ou Maduro qualifié de « dictateur mexicain »), de jugements à l’emporte-pièce et d’accusations infondées qui peuvent constituer des signes de dérèglement mental.

Pour Larry Johnson, qui soutenait Donald Trump lors de sa réélection, le doute n’est plus permis : « Trump est un confabulateur… Un confabulateur est quelqu’un qui se crée de faux souvenirs ou invente des histoires sans intention de tromper. En d’autres termes, un confabulateur croit sincèrement que ce qu’il dit est vrai, même si cette affirmation n’est pas étayée par les faits. Ce qui rend les confabulations de Trump si alarmantes, c’est qu’elles sont principalement dues à des erreurs de mémoire souvent associées à des lésions cérébrales ou à certains types de démence. »

Ce diagnostic est partagé par d’autres personnalités, comme le juge Andrew Napolitano ou le colonel à la retraite Lawrence Wilkerson, ancien chef de cabinet du secrétaire à la Défense Colin Powell, qui étaient favorables au président au moment de son élection mais qui constatent avec tristesse ce qu’ils pensent être une lente dérive de ses capacités cognitives.

Tout cela étant dit, posons la question : un recours au 25e amendement est-il crédible ? Pour l’heure, la réponse est négative et le restera tant que le vice-président et les membres du cabinet seront en accord avec la ligne générale suivie. L’exemple de l’administration précédente, celle de Joe « Ice Cream » Biden, est éclairant à ce sujet. En dépit de signes évidents de déconnexion du réel, de sénilité, voire d’Alzheimer, le président n’a jamais été menacé par une procédure en incapacité. La raison en était simple : le secrétaire d’État Antony Blinken et le conseiller à la Sécurité nationale Jake Sullivan détenaient les véritables rênes du pouvoir et étaient les ventriloques qui faisaient parler la marionnette Biden. Quant à la vice-présidente Kamala Harris, elle comptait nettement pour du beurre.

Le problème avec Donald Trump est qu’il a toute sa voix et qu’il est difficile pour son entourage de lui imposer une ligne de conduite. C’est, au contraire, les membres de son staff et du cabinet qui doivent s’aligner sur ses déclarations et les défendre, pour controversées qu’elles semblent. Jusqu’à une certaine limite, évidemment. Contrairement à Kamala Harris, le vice-président J. D. Vance possède une personnalité forte et sait visiblement ce qu’il veut. Il ne permettrait sans doute pas que des divagations excessives de Donald Trump viennent compromettre son éventuel destin présidentiel. Le secrétaire d’État Marco Rubio est dans le même cas : il croit, lui aussi, à ses chances d’accéder à la Maison Blanche et accepterait sans doute d’écarter un président devenu trop encombrant. Le cas échéant, un accord entre les deux hommes pourrait être possible : Vance devenu constitutionnellement président choisirait Rubio comme vice-président…

Mais tout cela, pour l’heure, n’est que de la politique-fiction. Nous l’avons précisé dès le départ…

 

Si vous avez trouvé ces divagations intéressantes, offrez-moi donc un café…

 

[1] Cette disposition a été utilisée trois fois : par Ronald Reagan en 1985, lors d'une opération pour un cancer du côlon, et par George W. Bush en 2002 et 2007 pour des coloscopies.

PIERRE LORRAIN

Journaliste, écrivain - spécialiste de la Russie et de l'ex-Union Soviétique