Occident collectif : En route pour le pays d’Oz sur une route pavée de dettes
And the dreams that you date to dream really do come true !

Occident collectif : En route pour le pays d’Oz sur une route pavée de dettes

Comme nous l'écrivions dans notre précédent article, tout semble s’accélérer en ce début d’année : Venezuela, Groenland, Iran, guerre des cargos, Ukraine… Les points de tension se multiplient partout dans le monde, y compris sur mer, et les risques d’un dérapage fatal augmentent à chaque instant. Comme l’écrivait Pierre Corneille, il semble que le sort « épuise sa force à former un malheur/Pour mieux se mesurer avec notre valeur[1] ».

Quand on examine la situation, il est difficile d’échapper au sentiment qu’elle ne peut se résoudre que par des explosions : de rire dans le meilleur des cas, ou thermonucléaires dans le pire. Mais soyons positifs et, justement, rions un peu pour ne pas pleurer. « Vivons heureux en attendant la mort », écrivait le regretté Pierre Desproges.

Commençons par évacuer la tragicomédie vénézuélienne. Comme nous le suggérions précédemment, l’opération Absolute Resolve n’était qu’un « tour de prestidigitation organisé avec la complicité d’au moins une partie des autorités et de l’armée bolivariennes ». En soudoyant qui de droit pour neutraliser les défenses antiaériennes de Caracas et livrer Nicolás Maduro, l’administration Trump semble avoir résolu le problème qu’elle s’était elle-même créée en déployant une importante armada dans les Caraïbes en vue d’une potentielle intervention : huit à douze navires de guerre, y compris le plus grand porte-avions de la planète, l’USS Gerald R. Ford, sans compter les unités d’avitaillement et de maintenance.

Au départ, la démonstration de force était destinée à faire plier le président vénézuélien et à le forcer à se retirer mais, au fil des semaines, la situation était devenue intenable : le fait d’immobiliser pendant une longue période autant de vaisseaux avec leur équipage auquel s’ajoutaient quelque 2 200 membres du corps des Marines ne manquait pas de poser des problèmes logistiques qui devenaient insurmontables. Or, une intervention terrestre était déconseillée : elle aurait risqué d’entraîner les États-Unis dans un enlisement comparable à celui du Vietnam. Même si les forces du régime s’étaient trouvées incapables de résister à un assaut, les colectivos chavistes (milices armées) se seraient soulevés contre les gringos et, depuis la jungle et les montagnes, auraient mené la vie dure à l’envahisseur.

Le problème a été résolu par une opération héliportée de la Delta Force par une nuit de pleine lune, ce qui montre bien que le commando d’intervention ne risquait rien (ou presque). Plus besoin d’un déploiement important au sol. Mais, en dehors de la capture de Maduro, rien n’a changé : la structure du pouvoir chaviste est restée en place sous la direction intérimaire de la vice-présidente Dulcy Rodríguez. Les colectivos n’ont pas désarmé et la détestation du Yanqui n’a pas diminué.

Donald Trump s’enorgueillit de « contrôler » le pays. Il a même posté sur Truth Social une fausse page de Wikipédia où il se présente lui-même – de manière parodique, espérons-le – comme « Acting president of Venezuela » (président par intérim du Venezuela). Et pourtant, à part le narratif véhiculé par l’administration et aimablement répercuté par les médias, les États-Unis n’ont rien obtenu de plus que ce que Nicolás Maduro était disposé à leur donner. Avant son enlèvement, il avait proposé à plusieurs reprises de négocier une collaboration économique avec les États-Unis, notamment dans le domaine pétrolier. En vain. Donald Trump avait besoin d’une victoire pour justifier son action (et sans doute pour sa gloriole personnelle). Il a donc renouvelé le tour de passe-passe qu’il avait effectué face aux Houthis en mer Rouge, en mai 2025, lorsqu’il avait annoncé leur « capitulation » (fausse évidemment) pour effectuer un prudent retrait de ses unités navales de la zone. Ou face aux Iraniens, en juin, lorsqu’il avait déclaré que les infrastructures nucléaires de la République islamique étaient détruites après une journée de bombardements qui n’avaient visiblement pas fait les dégâts revendiqués.

Cependant, le plus intéressant pour notre propos n’est pas là. De nombreux articles de presse prétendent que l’une des raisons de l’opération de capture du président vénézuélien était de mettre un terme aux coûts trop importants du déploiement naval. Selon les estimations les plus prudentes, le coût de l’opération, depuis le mois d’août, s’élevait à 700 millions USD et à 9 millions par jour (et même à 18 millions selon d’autres sources).

Disons-le clairement : il est infiniment peu probable que l’argument financier soit entré en ligne de compte dans les décisions de Donald Trump et de son secrétaire à la Guerre Pete Hegseth. Pourquoi ? Parce que 270 ou même 540 millions USD par mois ne sont qu’une goutte d’eau en regard des 901 milliards du budget de défense approuvé pour 2026 et, surtout, des 1 500 milliards demandés par le président pour 2027.

Un virgule cinq trillion[2] ! C’est-à-dire 1 500 000 000 000 USD. Pour avoir une idée de ce que représente cette somme, c’est trois fois plus que les budgets militaires russe et chinois réunis. C’est également plus du tiers de la dette publique totale actuelle de la France (près de 3 500 milliards EUR au début de 2026, soit plus de 4 000 milliards USD). Mais, en regard de la dette des États-Unis qui s’élève, selon le Département du Trésor, à quelque 38,4 trillions USD (exactement 38 433 330 126 292,37 USD au 9 janvier 2026), 1,5 trillion, c’est forcément « peanuts ».

Dans une vidéo percutante, le colonel à la retraite Douglas McGregor, P.-D.G. de TheNationalConversation.org, met en évidence ce que représente une dette de 38 trillions :

« Imaginez que vous vous trouvez à Bethléem la nuit où le Christ est venu au monde [et] vous commencez à dépenser un million de dollars chaque jour. (…) Un million de dollars par jour, tous les jours, pendant 2 000 ans. Combien auriez-vous dépensé ? Environ 740 milliards de dollars. Vous n’auriez même pas atteint la barre du trillion. (…) Pour atteindre notre dette actuelle de 38 000 milliards de dollars, il faudrait dépenser un million de dollars par jour pendant 100 000 ans. »

Cette dette colossale s’est traduite, au fil des ans, par une diminution progressive mais au final drastique du pouvoir d’achat des classes moyennes alors que la classe politique et les industriels privilégiés par le système, notamment ceux de l’armement, profitaient éhontément des contrats et des rétrocommissions de budgets hors de contrôle et de milliards dépensés sans compter.

Dans une moindre mesure, les Européens sont dans le même cas. Nous avons évoqué la dette de la France qui ne représente, finalement, que moins de 10 % de celle des États-Unis. Une partie de cet argent a servi à acheter la paix sociale en arrosant des quartiers prétendument « défavorisés » mais, ici aussi, rétrocommissions et dessous de table ont enrichi la classe politique ainsi que certains milieux d’affaires, ceux qu’on appelait naguère « les copains et les coquins » et une flopée d’« associations lucratives sans but » selon le très bon mot du blogueur h16.

Au niveau du Vieux Continent, le total cumulatif des dépenses pour la défense et le réarmement de l’Union européenne et du Royaume-Uni – sur la base de projections jusqu’à 2030 – est estimé à environ 3 000 milliards EUR (soit sensiblement 3,5 trillions USD). Cela inclut les budgets nationaux croissants, les fonds spéciaux comme le « ReArm Europe » (quelque 800 milliards EUR d'ici 2029) et les contributions majeures de l’Allemagne (500 milliards EUR en cumul sur 10 ans), du Royaume-Uni (hausse de 75 à 100 milliards EUR par an), sans oublier les contributions moindres de la France, de la Pologne, de la Suède, etc.

En somme, les prétendues élites qui nous gouvernent, de part et d’autre de l’Atlantique Nord, prévoient de dépenser des masses d’argent sans se rendre compte que leurs pays sont fauchés et les contribuables exsangues. La situation économique ne permet plus les largesses passées et les banques centrales ont trop fait fonctionner la planche à billets pour pouvoir continuer à le faire impunément. Évidemment, les États-Unis ont encore le recours de continuer à jouer sur le poids – faiblissant – du dollar pour émettre des Treasury securities (bons du Trésor à court, moyen ou long terme) à l’international. Mais ce n’est plus la panacée que l’on croyait il y a deux décennies et que beaucoup continuent à croire Certes, les étrangers financent une part significative (25-30 %) de la dette « publique réelle » des États-Unis, mais ce n'est plus la majorité (contrairement à ce que l’on prétend encore) et la tendance est à la baisse.

Jusqu’à présent, l’avantage de ce système est qu’il permet des emprunts bon marché fondés sur le « privilège exorbitant » du dollar, mais il crée une dépendance de plus en plus forte à mesure que la dette augmente. Or, les étrangers ont tendance à réduire peu à peu leurs achats. Si ce mouvement prenait de l’ampleur, les taux d'intérêt grimperaient, rendant la dette plus chère à refinancer. Pour l'année fiscale 2025 (terminée fin septembre 2025), les intérêts nets ont dépassé pour la première fois le trillion USD et les estimations pour 2026 ne sont guère optimistes[3]. Évidemment, les pays européens subissent les mêmes effets que les États-Unis sans avoir l’avantage du dollar. Pire, l’augmentation des emprunts étatsuniens a tendance à réduire les disponibilités de crédit pour les autres pays. La concurrence que cela entraîne se traduit naturellement par une hausse des taux d’intérêt.

La merveilleuse cite dOzBref, pour les Occidentaux, l’époque de l’argent gratuit et de l’endettement sans conséquences est révolue, mais les élites, de part et d’autre de l’Atlantique, semblent vivre dans le monde de rêves chanté par Dorothy sur le chemin du pays d’Oz[4] :

Somewhere over the rainbow

Skies are blue

And the dreams that you dare to dream

Really do come true.

Cette situation n’est pas sans évoquer celle qui prévalait dans les années 1980 où la grande majorité des spécialistes (ou prétendus tels), en URSS et dans le monde, pensaient que l’économie soviétique était viable en dépit de difficultés passagères et qu’il suffisait de quelques réformes pour la rendre compétitive. Mutatis mutandis, on découvre d’étranges similitudes. Dans un ouvrage publié en 2000, après l’élection de Vladimir Poutine à la présidence de la Fédération de Russie, nous écrivions à propos de l’augmentation de la masse monétaire soviétique :

« Les échanges financiers entre entreprises se faisaient par des jeux d'écritures comptables et l’État payait la totalité de la production, même les rossignols. En revanche, ne pas remplir le plan était beaucoup plus pénalisant qu'un bilan comptable négatif, aussi les directeurs n'hésitaient jamais à dépasser leur budget : ils savaient que le ministère de la branche dont ils dépendaient finirait par rayer leur passif. Il suffisait pour cela d’aller l’implorer avec quelques cadeaux ou une bonne provision de bouteilles de vodka. Cela se faisait d'autant plus facilement qu'il ne s'agissait, là aussi, que de jeux d’écriture : le ministère de branche n’avait pas à débourser un seul rouble réel. La somme des roubles scripturaux augmentait ainsi chaque année dans des proportions considérables, nourrissant l’inflation (…) et générant des effets macroéconomiques pervers.

Cela explique aussi de nombreuses déconvenues d’hommes d’affaires étrangers (…). Ils arrivaient en Russie pour négocier des contrats sérieux et raisonnables qui se chiffraient en dizaines ou centaines de milliers de dollars et tombaient sur des directeurs de grandes sociétés soviétiques qui ne voulaient pas « perdre leur temps » pour moins de dizaines ou de centaines de millions. Habitués à brasser des milliards de roubles fictifs, ils ne parvenaient pas à comprendre que les Occidentaux ne jouaient pas au poker des affaires avec des haricots, mais avec de vrais billets bien verts[5]. »

Aujourd’hui, ce sont les décideurs occidentaux qui jouent avec des trillions de dollars ou d’euros – qui n’ont plus que le poids que l’on veut bien continuer à leur accorder – dans une partie de Monopoly planétaire qui leur laisse peu de chances, à terme, de sortir gagnants. Sauf s’ils adoptent la célèbre phrase de Madame de Pompadour, « après nous, le déluge » et nous entraînent dans un conflit planétaire qui ne fera que des perdants.

 

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[1] Horace, acte 2, scène 3.

[2] Nous adoptons ici l’échelle courte employée par les États-Unis où un trillion équivaut à 1 000 milliards (1012). En français, un trillion représente un million de milliards (1018 – échelle longue).

[3] Les données sur la dette des États-Unis sont disponibles sur le site de la FRED (Federal Reserve Bank of Saint Louis).

[4] Dans le remake imaginaire du film que l’on pourrait tourner en 2026, on verrait très bien la Kaiserin von der Layen dans le rôle de Dorothy, Emmanuel Macron dans celui de l’Épouvantail, Keir Starmer ferait bien le Lion peureux et Donald Trump, l’Homme en fer-blanc.

[5] La mystérieuse ascension de Vladimir Poutine, Ed. du Rocher, 2000.

PIERRE LORRAIN

Journaliste, écrivain - spécialiste de la Russie et de l'ex-Union Soviétique