L’année 2026 commence sur les chapeaux de roues. Elle me laisse à peine le temps de vous présenter mes meilleurs vœux de santé et de prospérité, chères lectrices et chers lecteurs, que déjà les feux de la rampe du spectacle permanent du Trump-Barnum Inc. se sont posés sur Caracas, au Venezuela.
Il est trop tôt pour tirer les enseignements de cette intervention qui présente toutes les apparences d’un tour de prestidigitation organisé avec la complicité d’au moins une partie des autorités et de l’armée bolivariennes. En tout cas, il s’agit de la énième confirmation que les États-Unis, si prompts à brandir le respect des règles pour accuser les autres, ne s’en encombrent guère pour faire ce qu’ils veulent, puisqu’ils représentent la loi à l’ouest du Pecos et sont en même temps, le shérif, le juge, le maton et le bourreau de l’hémisphère occidental et d’ailleurs.
Il est peu probable que l’on connaisse dans un délai raisonnable les tenants et les aboutissants de l’opération Absolute Resolve au Venezuela, en revanche, avec le passage du temps, on finit par mieux appréhender le déroulement des événements qui ont conduit au déclenchement de la guerre en Ukraine. Dès 2008, le président Vladimir Poutine avait prévenu son homologue George W. Bush que les tentatives étatsuniennes pour faire entrer l’Ukraine et la Géorgie dans l’OTAN ne resteraient pas sans conséquences. En vain, bien évidemment, puisque les États-Unis sont « la nation indispensable », selon les mots de Madeleine Albright, secrétaire d’État de Bill Clinton : « Nous nous tenons plus haut et voyons plus loin que les autres nations dans l'avenir[1]. »
En tout cas, cette conversation Bush-Poutine de 2008, récemment déclassifiée, illustre à la perfection le vieil adage latin : « Errare humanum est, sed perseverare diabolicum. » On peut faire remonter la paternité de l’expression à Cicéron et à saint Augustin. Les deux estimaient l’erreur humaine, mais ils divergeaient sur la suite : pour l’homme politique romain persister dans l’erreur était « insensé[2] » ; pour l’évêque d’Hippone, c’était « diabolique[3] ».
La rencontre des deux chefs d’État s’est tenue à Sotchi, dans la résidence d’été de la présidence de Russie, le 6 avril 2008 de 10 à 11 heures. Les propos tenus par Vladimir Poutine à son homologue sur les risques d’une adhésion de l’Ukraine à l’OTAN auraient dû, en toute logique, inciter les responsables étatsuniens à la prudence et, peut-être, éviter la montée des tensions qui ont conduit à la guerre en Ukraine. Il n'en a rien été.
Le memcom (pour memorandum of conversation), c’est-à-dire la transcription verbatim de la rencontre effectuée par la présidence des États-Unis, vient d’être déclassifié avec d’autres documents du même ordre. Le National Security Archive de l'Université George Washington les a obtenus grâce à une action en justice fondée sur le Freedom of Information Act (FOIA) contre la bibliothèque présidentielle George W. Bush et les Archives nationales des États-Unis (NARA). Les documents couvrent les échanges du 43e président des États-Unis, pendant ses deux mandats, de 2001 à 2008, avec son homologue russe.
De cette rencontre de Sotchi, tout ce que l’on savait était le contenu de la conférence de presse finale et ce qu’avait dit le président Poutine sur le sujet : « Nous avons également abordé (…) la politique expansionniste de l'OTAN. Nous avons parlé en toute franchise et sans détour. Je suis en tout cas heureux que nos partenaires nous écoutent attentivement et j'espère que nous parviendrons à une compréhension mutuelle sur ce point. »
Le document déclassifié montre que la conversation a effectivement été franche et directe, mais également courtoise. Que les « partenaires » aient écouté attentivement est une tout autre histoire. D’ailleurs, Vladimir Poutine était sans doute conscient que ses interlocuteurs étatsuniens n’étaient pas disposés à renoncer à leur politique. En abordant le sujet qui fâche, il déclara à son interlocuteur :
« Maintenant, je voudrais répéter ce que j’ai dit à Condi[4] et à Gates[5], à Moscou, sur l’élargissement de l’OTAN. Ce ne sera pas nouveau pour vous et je n’attends pas de réponse. Je veux juste le dire à voix haute. Je voudrais souligner que l'adhésion d'un pays comme l'Ukraine à l'OTAN créera, à long terme, un champ de conflit pour vous et pour nous, un affrontement à long terme. »
« Pourquoi ? » demanda alors George Bush.
On sait que Vladimir Poutine a l’habitude de préciser les contextes historiques pour soutenir ses propos. C’est exactement ce qu’il fit, ce matin-là :
« L’Ukraine est un État très compliqué. Ce n’est pas une nation construite d’une façon naturelle. C’est un pays artificiel construit à l’époque soviétique. » Et il expliqua comment l’Ukraine avait été créée, depuis les années 1920, à partir de régions conglomérées : polonaises, roumaines et hongroises à l’ouest, russes à l’est et au sud. Résultat : « C’est peuplé de gens avec des mentalités très différentes. » Quant à l’OTAN, elle « est perçue par une grande partie de la population comme une organisation hostile ». L'adhésion de l’Ukraine, précisa-t-il, « crée la menace de déploiement de bases militaires et de nouveaux systèmes militaires à proximité de la Russie. Cela crée des incertitudes et des menaces pour nous. »
Et voici la partie la plus intéressante de la longue tirade poutinienne : « En s'appuyant sur les forces anti-OTAN en Ukraine, la Russie travaillerait à priver l'OTAN de la possibilité de s'élargir. La Russie y créerait des problèmes en permanence. »
Il posa alors la question : « À quoi bon ? Quel est le sens de l’adhésion de l’Ukraine à l’OTAN ? Quel bénéfice y a-t-il pour l’OTAN et les États-Unis ? Il ne peut y avoir qu’une seule raison et ce serait de consolider le statut de l'Ukraine dans le monde occidental, ce serait la logique. Je ne pense pas que ce soit la bonne logique. »
Par ces phrases, il montrait à George Bush qu’il n’ignorait rien de la théorie des néoconservateurs énoncée par leur gourou, Zbigniew Brzezinski, selon laquelle il fallait priver la Russie de l’Ukraine pour l’empêcher de redevenir un empire (voir notre article).
« J’essaie de comprendre », poursuivit-il. « Et compte tenu des divergences de vues sur l'adhésion à l'OTAN dans les différents secteurs de la population, le pays pourrait tout simplement éclater. »
La réaction du président des États-Unis ne fut pas de rassurer son interlocuteur, et encore moins d’écarter la menace potentielle que ce dernier venait d’évoquer, mais d’admirer sa franchise. Car cette position, Vladimir Poutine l’avait déjà exprimée, bien que d’une manière moins précise, deux jours plus tôt, le 4 avril à Bucarest, lors de la réunion du conseil OTAN-Russie qui s’était tenue à l’issue du sommet de l’Alliance atlantique. À cette occasion, la France et l’Allemagne s’étaient opposées à l’application immédiate du Plan d’action pour l’adhésion (MAP) de l’Ukraine et de la Géorgie, proposée par les États-Unis. Dans les grandes lignes, le président russe avait réitéré en Roumanie la position qu’il avait exprimé un an plus tôt, en Allemagne, lors de la Conférence sur la sécurité de Munich.
En dépit de la divergence sur l’OTAN, la réunion de Sotchi se termina sur une note positive. Les deux chefs d’État, qui allaient tous deux descendre de charge, s’étaient déclarés confiants que leurs successeurs, Dmitri Medvedev (déjà élu du côté russe, même s’il ne prendrait ses fonctions qu’en mai) et le vainqueur de l’élection de novembre aux États-Unis, poursuivraient les échanges dans le même esprit de dialogue.
Après l’élection de Barack Obama, les relations entre les États-Unis et la Russie furent marquées par ce que l’administration étatsunienne qualifia de « reset » (réinitialisation) et concrétisées par la signature du traité New START, en 2010. Mais la situation se détériora bien vite après les opérations occidentales de changement de régime à Tripoli (2011), à Damas (2012) et à Kiev (2013-2014).
On peut être sûr que Vladimir Poutine, de retour au Kremlin en 2012, ne manqua pas de prévenir les présidents Obama, Trump et Biden, lors de leurs rencontres bilatérales, de ce qui risquait de se produire si les États-Unis persévéraient dans leurs projets d’élargissement de l’OTAN à l’Ukraine. Et sans doute le fit-il en des termes encore plus fermes et précis qu’avec George Bush par cette matinée d’avril 2008.
Les anciens avaient raison : persévérer dans l’erreur est, bien sûr, insensé, mais aussi, rejoignons saint Augustin, d’une méchanceté diabolique[6].
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[1] Interview du 19 février 1998 sur NBC TV.
[2] « Cuiusvis hominis est errare, nullius nisi insipientis in errore perseverare » (Il est propre à tout homme de se tromper, mais à nul autre qu'à l'insensé de persister dans l'erreur – Philippiques XII, 5).
[3] « Humanum fuit errare, diabolicum est per animositatem in errore manere » (Se tromper était une faiblesse humaine, demeurer dans l'erreur par animosité est une méchanceté diabolique – Sermons, 164,14).
[4] Condoleezza Rice, secrétaire d’État.
[5] Robert Gates, secrétaire à la Défense.
[6] Que l’on me permette ici un clin d’œil à Régis Le Sommier et à son excellent ouvrage Qui est le diable, l’autre ou l’Occident ?