Europe : La stratégie du chihuahua
Les Européens ne défendent pas l’Ukraine, mais l’idée hyperbolique qu’ils se font d’eux-mêmes

Europe : La stratégie du chihuahua

Rien n’y fait ! La situation de l’Ukraine devient critique, tant sur le plan militaire que diplomatique et désormais intérieur. Les scandales de corruption se resserrent sur le pouvoir et touchent maintenant Andriy Yermak, le chef de cabinet (aujourd’hui démissionné) et plus proche collaborateur de Volodymyr Zelensky. Et pourtant, les Européens, au lieu de tirer les enseignements de la situation, persévèrent dans la position absurde d’empêcher la Russie de gagner en poursuivant la guerre quoi qu’il en coûte.

On sait que la grenouille de la fable, envieuse, voulut se faire aussi grosse que le bœuf. Cela semble une métaphore assez proche de l’attitude de l’Europe. Sauf que ce n’est pas la jalousie ou la convoitise – du moins pas entièrement – qui motive les prétendues « élites » de ce continent qui domina jadis le vaste monde avant de devenir une sorte d’impératrice douairière sur le déclin voulant encore rivaliser avec les jeunes princesses de la cour.

En voyant agir ces politiciens, c’est une autre comparaison qui vient à l’esprit. Celle des petits chiens aboyeurs, roquets ou chihuahuas, qui font du bruit, montrent les dents, tiennent tête, se dressent comme prêts à mordre tant qu’ils imaginent qu’ils ne risquent rien, mais qui détalent sous sa commode dès qu’un vrai danger se précise.

Attention ! Cela ne veut pas dire qu’ils ne manquent pas de courage. Sans doute se voient-ils comme des champions capables d’infliger une sainte trouille aux ennemis les plus forts et les mieux dotés : dobermans, ours ou tigres. Mais, souvent, ces derniers passent tranquillement leur chemin, comme les caravanes de la route de la soie, dédaigneux de ces aboiements vindicatifs qui ne prêtent pas à conséquence. Et, en les voyant s’éloigner, le chétif canidé de se dire, plein de fierté : « Regardez comme je suis fort ! Ils fuient à cause de moi. »

Un exemple chimiquement pur de cette attitude nous a été offert le 10 novembre dernier par le ministre estonien des Affaires étrangères Margus Tsahkna. De retour d’une visite en Chine, il a expliqué dans une interview télévisée le but de son déplacement : « Ma principale mission était d'expliquer au ministre chinois des Affaires étrangères que la Russie représente une menace existentielle pour l'Europe et pour l'Estonie. Je lui ai rappelé que sans la Chine, la Russie ne serait pas en mesure de mener une telle agression contre l'Ukraine (…). Si la Chine souhaite entretenir de bonnes relations avec l'Estonie, ces problèmes doivent être résolus[1]. » En d’autres termes, a-t-il glapi, nous sommes un million d’Estoniens et vous avez intérêt de faire ce que nous disons, vous autres ridicules Chinois, faute de quoi nous allons nous fâcher tout rouge !

De son côté, Madame Kaja Kallas, vice-président de l’UE et chef de la diplomatie européenne, semble prendre un malin plaisir à parader dans les couloirs de la Commission en jappant et prenant des poses vindicatives de matamore[2]. Sa dernière incartade en date, le 26 novembre : « Si nous voulons empêcher cette guerre de se poursuivre, nous devons en réalité limiter la taille de l'armée russe ainsi que son budget militaire », a-t-elle déclaré. Là aussi, elle postule que la Russie, morte de trouille devant la posture de fermeté des roquets européens, va capituler en rase campagne.

Mark Rutte, le toujours exubérant secrétaire général de l’OTAN, n’est pas en reste. Dans une interview donnée, également le 26 novembre, au journal espagnol El País et à l’agence allemande RND, il persévère contre vents et marées en affirmant : « La Russie ne dispose ni du droit de vote ni du droit de veto quant à l'adhésion [de l’Ukraine] à l'OTAN ». Bref, comme on le sait depuis l’aube des temps, c’est toujours le vaincu qui impose ses conditions au vainqueur ! Charles XII, Napoléon et Hitler sont là pour en témoigner, n’est-ce pas ?

Mais le plus surprenant de la déclaration de Monsieur Rutte est qu’elle prend le contre-pied de la position du président Donald Trump exprimée sur Truth Social le 18 août 2025 : « NO GOING INTO NATO BY UKRAINE » (en capitales). En d’autres termes, aux yeux du secrétaire général, les États-Unis ne sont plus les patrons politiques de l’OTAN.

L’aplomb des Européens, comme l’illustrent les rodomontades permanentes d’Emmanuel Macron, Keir Starmer, Friedrich Merz, Ursula von der Leyen et d’autres membres de la « Coalition des volontaires », vient sans doute de la certitude irrationnelle que l’Europe est collectivement trop forte et puissante pour perdre, et la Russie, avec le PIB de l’Espagne, trop faible pour gagner. On peut y voir la posture politique d’une classe dirigeante incapable, par aveuglement ou bêtise, de tirer les leçons d’une guerre qu’elle a contribué à provoquer. Une classe qui pense, contre toute attente, que la situation n’est pas dramatique et encore moins désespérée, et que, pour gagner, il suffit de forcer les Russes à accepter un gel du conflit en refaisant le coup des accords de Minsk, réarmer l’Ukraine, se réarmer soi-même, puis repartir à l’offensive.

Comme l’explique l’historien et commentateur Leon Vermeulen, les dirigeants européens craignent plus la paix que la guerre. Une paix négociée mettrait cruellement en lumière tous les mensonges officiels des trois dernières années : les sanctions n’ont pas brisé Moscou, l’Ukraine ne peut pas vaincre, l’OTAN a atteint ses limites et, sans une armée forte, le « leadership moral » européen n’est que du théâtre. Ainsi, les Européens ne défendent plus l’Ukraine, mais le récit qui protège leur réputation de champions du bien, du droit et de la morale depuis 2022.

Cependant, là où Monsieur Vermeulen semble voir une volonté européenne de sauver la face en trompant les autres, nous décelons plutôt une forme de déni du réel fondé sur des souvenirs glorieux toujours présents, comme de vieux champions sur le retour qui croient qu’ils en ont gardé « sous le capot » et qu’il leur suffit d’un peu d’entraînement pour mater de jeunes cadors, dans le genre « vous allez voir ce que vous allez voir ». De là tous ces plans fallacieux de réarmement à coups de centaines de milliards d’euros inexistants auxquels ils croient dur comme fer, malgré le triste état des économies européennes.

Pourtant, que les Européens essaient volontairement de donner le change où qu’ils s’illusionnent eux-mêmes en se poussant les uns les autres dans une vaine surenchère dominée par les egos de tous ces champions autoproclamés de la cause européo-ukrainienne, le résultat risque d’être le même. Comme le souligne Leon Vermeulen, c’est ainsi que surviennent les grandes catastrophes historiques : « Les élites s’accrochent à une stratégie perdante, les bureaucrates préfèrent le dogme à la raison, les diplomates parlent de traités pendant que les chars redessinent les cartes. L’Europe ne se prépare pas à la paix, elle se prépare à défendre son récit à n’importe quel prix – y compris au prix de sa propre sécurité. »

Ste Kaja et Ste UrsulaDès le début de la crise ukrainienne, c’est-à-dire au moment où les États-Unis ont décidé, en 2004, que l’Ukraine et la Géorgie avaient vocation à entrer dans l’OTAN, l’Europe s’est enfermée dans le suivisme de George W. Bush puis de Barack Obama. Les protestations de la France et de l’Allemagne lors du sommet de Bucarest, en 2008, arguant qu’il ne fallait pas provoquer la Moscou, ne furent qu’un baroud d’honneur avant le total alignement de l‘ensemble de l’Europe sur le récit atlantiste : à quoi bon ménager la Russie en situation de faiblesse puisque le but était au minimum d’y provoquer un changement de régime et, au mieux, de la détruire en tant que puissance comme préconisé par le gourou des néoconservateurs, Zbigniew Brzezinski, dans son livre Le Grand Échiquier (1997) où il proposait de transformer la Russie en une « confédération lâche » de plusieurs États.

Depuis, le coup d’État de l’Euromaïdan à Kiev, en 2014, l’Europe s’est enfermée dans une surenchère de justifications morales péremptoires allant même jusqu’à contredire ses propres principes. L’article 2 du Traité sur l’Union européenne dispose que : « L'Union est fondée sur les valeurs de respect de la dignité humaine, de liberté, de démocratie, d'égalité, de l'État de droit, ainsi que de respect des droits de l'homme, y compris des droits des personnes appartenant à des minorités. Ces valeurs sont communes aux États membres dans une société caractérisée par le pluralisme, la non-discrimination, la tolérance, la justice, la solidarité et l'égalité entre les femmes et les hommes. » C’est beau, n’est-ce pas ? Sauf que l’on peut en déduire que, aux yeux des Européens, à la différence des Kosovars, les Russes du Donbass ne sont pas des êtres humains puisqu’ils ne disposent pas des droits garantis aux « personnes appartenant à des minorités ».

En bonne logique, nos donneurs de leçons de morale auraient dû se mobiliser pour défendre le droit de cette minorité, menacée par le nouveau pouvoir kiévien, à parler sa langue, conserver sa culture et bénéficier d’une autonomie au sein de l’État ukrainien. Les chars européens (pour autant qu’il y en eût) auraient dû rouler sur Kiev pour obliger le gouvernement à respecter ces grands principes, de la même manière que les avions de l’OTAN l’avaient fait en 1999 en bombardant Belgrade. Au lieu de quoi, Angela Merkel et François Hollande, avec l’assentiment de leurs collègues, firent le nécessaire pour empêcher la mise en œuvre du protocole de Minsk 2 qui garantissait tout cela.

Après avoir renoncé à ses dogmes au nom d’une lutte eschatologique contre le mal incarné par la « Russie de Poutine » (comme s’il y en avait une autre), l’Europe, trop sûre d’elle-même, s’est enfermée, avec la superbe issue de son passé glorieux, dans sa certitude d’incarner le nec plus ultra des valeurs humaines. Elle a transformé la guerre en croisade morale absolue et s’est interdit tout compromis et toute négociation future : le moindre contact avec l’« ennemi » devient un péché inexpiable et la simple prise en compte de la réalité, une hérésie punie d’excommunication et de bannissement, comme peuvent en témoigner Viktor Orbán et Robert Fico. Heureusement, on ne brûle plus les hérétiques, mais gageons que si les Torquemada de la Commission le pouvaient, ils (ou plutôt : elles) le feraient.

Et la suite ? Les Européens veulent continuer la guerre, malgré les pertes humaines catastrophiques, parce que tant que les combats se poursuivent la prophétie de la victoire à une chance, même faible, même infime, de s’accomplir. De plus, ce conflit lancé sous de fausses prémisses et de fausses excuses a coûté des centaines de milliards d’euros et cause des dommages difficilement réparables aux économies des principaux pays impliqués. Arrêter maintenant, soutenir un plan de paix réaliste reviendrait à accepter l’échec, reconnaître une erreur aux dimensions planétaires et, pis que tout, avoir des comptes à rendre, c’est-à-dire perdre le pouvoir alors que, à leurs yeux, ils en sont les seuls détenteurs légitimes puisqu’ils représentent le bien. En conséquence, ces Tartuffes de la moraline s’accrochent à la seule chose qui leur reste pour donner le change : la stratégie du chihuahua, persuadant les peuples européens qu’il faut s’armer, qu’il faut poursuivre la lutte, même si l’Ukraine perd, parce que, c’est sûr, dans trois ans, deux ans, un mois ou une semaine la méchante Russie va s’en prendre à eux.

Mais, par la force des choses, arrivera le moment où les jappements aigus et les poses belliqueuses se heurteront au mur du réel. Le roquet se réfugiera-t-il sous la commode où préférera-t-il se suicider en tentant de poursuivre un combat perdu d’avance ?

 

 Si l’article vous a plu, vous pouvez m’offrir un café…

 

[1] En Estonien : « Kui Hiina tahab Eestiga hästi läbi saada, siis tuleb lahendada need küsimused. »

[2] Il est vrai que nous prenons souvent pour cible cette dame. On ne tire pas sur une ambulance, dit-on, mais les ambulances ont le bon goût, elles, de s’en aller, toutes sirènes hurlantes, et de disparaître en direction de l’hôpital ou de l’asile le plus proche.

PIERRE LORRAIN

Journaliste, écrivain - spécialiste de la Russie et de l'ex-Union Soviétique