Géopolitique : l’Asie centrale rentre dans le rang
Les cinq présidents d'Asie centrale entourent Vladimir Poutine devant la tombe du soldat inconnu le 9 mai 2023

Géopolitique : l’Asie centrale rentre dans le rang

« Ils sont venus, ils sont tous là »… chantait Charles Aznavour. Cependant, ceux-là ne venaient pas du sud de l’Italie mais des steppes et des montagnes de l’Asie centrale. Les présidents des cinq républiques – le Kazakh Kassym-Jomart Tokaïev, l’Ouzbek Chavkat Mirziïoïev, le Turkmène Serdar Berdymoukhamedov et les deux frères ennemis, le Kirghiz Sadyr Japarov et le Tadjik Emomali Rakhmon – étaient tous présents à Moscou pour entourer Vladimir Poutine le 9 mai, lors du défilé et des cérémonies marquant le 78e anniversaire de la victoire sur l’Allemagne nazie.

Rappelons que le 9 mai de l’année dernière, deux mois et demi après le lancement de l’« opération militaire spéciale » russe en Ukraine, les cinq dirigeants centrasiatiques avaient brillé par leur absence. Même le président Tokaïev n’était pas venu en dépit du soutien militaire que la Russie et les autres membres de l’OTSC[1] lui avaient apporté face aux émeutes insurrectionnelles qui avaient menacé son pouvoir en janvier 2022. Bien sûr, tous avaient de bons prétextes de ne pas venir et, d’ailleurs, conscient de cela, le Kremlin n’avait pas émis d’invitations de manière à ne pas créer de situations embarrassantes.

Il faut dire qu’à ce moment, la situation internationale ne semblait pas très favorable à la Russie. D’abord, dès le 2 mars, l’Assemblée générale des Nations unies avait voté une résolution condamnant l’intervention russe en Ukraine par 141 voix pour, 5 contre et 35 abstentions. Sur le terrain, les forces russes s’étaient retirées des alentours de Kiev et semblaient en déroute. De plus, de nombreux experts internationaux, surtout occidentaux, postulaient que les sanctions massives allaient provoquer l’effondrement rapide de l’économie russe et sans doute celle du régime lui-même. Pour finir, l’Ukraine commençait à recevoir une aide massive des États-Unis, du Royaume-Uni et de l’Union européenne qui laissait augurer une possibilité de victoire.

De ce fait, en Occident, le discours officiel était que non seulement l’Ukraine pouvait gagner, mais qu’elle allait gagner ! Au même moment, le sport préféré des commentateurs sur les plateaux de télévision était de chercher des signes précurseurs du lâchage de la Russie par la Chine qui ne pouvait manquer de se produire.

Dans cette ambiance, même si les cinq États centrasiatiques savaient bien par leurs contacts diplomatiques au sein de l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS), qu’il n’était pas question de lâchage ni de la part de la Chine, ni de celle de l’Inde, ils étaient évidemment conduits à adopter une attitude prudente, devant le risque, qui apparaissait alors non négligeable, d’un effondrement russe.

Mais comment pouvaient-ils réellement prendre des distances avec la Russie alors qu’ils étaient pris dans un ensemble d’accords avec elle (OTSC, Communauté des États indépendants, Union économique eurasiatique) et qu’elle demeurait leur second partenaire commercial après la Chine ? Dans les faits, ils se contentaient de faire le minimum requis pour la gestion des affaires en cours : ils honoraient leurs obligations et participaient aux différents sommets de ces organismes, mais des tensions sous-jacentes ne manquaient pas de se faire sentir.

Au cours de l’automne 2022, lorsque l’offensive ukrainienne sembla confirmer le piètre état de l’armée russe, les relations entre certains pays d’Asie centrale et la Russie devinrent particulièrement délicates. Déjà lors du sommet de l’OCS à Samarcande (Ouzbékistan), en septembre, les dirigeants centrasiatiques avaient semblé prendre une certaine distance avec le président Poutine. Le président kirghiz Sadyr Japarov et son homologue tadjik Emomali Rakhmon avaient même manifesté ouvertement leur mécontentement alors même que des affrontements violents éclataient à la frontière entre leurs deux pays (tous deux membres de l’OTSC).

Quelques jours plus tôt, de l’autre côté de la mer Caspienne, les combats avaient également repris entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie, également membre de l’OTSC. Ces flambées de violence affectaient des alliés militaires de la Russie – qui était censée contribuer à assurer leur sécurité – et elles apparurent comme une nouvelle preuve de la faiblesse du Kremlin.

Au cours des deux mois suivants, la situation continue de se dégrader. En octobre, en dépit d’un unanimisme de façade, le sommet de la CEI à Astana (Kazakhstan) se déroula dans une mauvaise ambiance. Et le mois suivant, le sommet de l’OTSC à Erevan (Arménie) se conclut par un fiasco : le Premier ministre arménien Nikol Pachinian refusa catégoriquement de signer le document final de la rencontre. À l’exception du président biélorusse Alexandre Loukachenko, aucun des dirigeants centrasiatiques, Japarov, Rakhmon et Tokaïev, n’insista auprès de leur collègue arménien pour qu’il permette au moins à Vladimir Poutine de sauver les apparences.

Fin décembre, la situation commença à se retourner pour trois raisons.

D’abord, il apparut que la Russie n’était pas du tout au bord de l’effondrement, ni économique, ni militaire. Du point de vue économique, les sanctions occidentales, loin d’avoir l’effet escompté, avaient plutôt affaibli les économies européennes. Les prévisions des organisations financières internationales entrevoyaient même, pour les deux prochaines années, une croissance supérieure pour la Russie que pour la plupart des pays du Vieux Continent. Du point de vue militaire, les Russes avaient stabilisé la ligne de front sur des positions qui leur étaient favorables et pouvaient mener une guerre d’attrition, notamment autour de Bakhmout, qui dévorait peu à peu les ressources ukrainiennes en hommes et en matériel. De plus, l’Ukraine était sérieusement désorganisée par les campagnes de frappes russes massives et ciblées contre des objectifs énergétiques et militaires. Quant aux Forces armées ukrainiennes (AFU, selon les initiales en anglais), elles étaient à court de matériel et de munitions, en dépit des livraisons occidentales. C’est à cette époque que commencèrent à être rédigés les rapports plutôt alarmistes du Pentagone et de la CIA qui fuitèrent quelques semaines plus tard.

Deuxièmement, il apparut que la Russie n’était pas aussi isolée que les Occidentaux le croyaient et voulaient le faire croire. En réalité, quelque huit pays sur dix de la planète n’appliquaient pas les sanctions et un mouvement de défiance à l’égard des États-Unis et de l’Europe touchait l’ensemble de l’Asie continentale, le Moyen Orient, la plupart des pays africains et la quasi-totalité de l’Amérique du Sud. L’arrivée de Luiz Inácio Lula da Silva à la présidence du Brésil confirmait que le groupe BRICS demeurait soudé et ne comptait pas écarter la Russie. Contrairement aux attentes, la Chine restait ferme dans son soutien politique et diplomatique à Moscou, même si les commentateurs occidentaux traquaient les virgules dans les annonces de Pékin pour tenter de trouver des restrictions mentales à défaut de points de désaccord. En mars, la visite du président chinois Xi Jinping à Moscou illustra clairement la dimension de l’engagement chinois. Du coup, tous les doutes éventuels sur la pérennité de l’OCS furent levés.

Dans le même temps, le mouvement de dédollarisation de l’économie mondiale prenait de l’ampleur sous l’impulsion, entre autres, de l’Arabie saoudite qui décida d’accepter les paiements en renminbi dans ses échanges avec la Chine. Il convient de ne pas oublier que Riyad non seulement va recevoir le statut de « partenaire de dialogue » à l’OCS mais est également candidat à l’adhésion aux BRICS, comme le sont aussi l’Algérie, l’Argentine, les Émirats arabes unis, l’Égypte, le Mexique et le Nigeria.

Troisièmement, quel que soit le contexte international, les réalités économiques et géopolitiques s’imposent toujours. Au début de la guerre, la perspective d’un effondrement économique de la Russie pouvait être inquiétante pour les pays d’Asie centrale, mais à l’approche du premier anniversaire de l’intervention, la plupart des doutes étaient levés. La solidité des liens entre la Russie et la Chine ne faiblissait pas. Or, ces deux pays, à eux seuls, assuraient les deux tiers de volume commercial de l’ensemble de la zone (quelque 30 milliards USD pour la Chine et 20 pour la Russie). De plus, ils étaient les principaux partenaires politiques et diplomatiques des cinq États centrasiatiques, notamment par l’intermédiaire de l’OCS.

En revanche, l’Occident n’avait que peu de choses à offrir. Fin octobre, à Astana, la rencontre entre le président du Conseil européen, Charles Michel, et les dirigeants des Cinq avait persuadé ces derniers que, même si les échanges économiques avec les pays européens dans leur ensemble étaient importants (globalement plus de 25 milliards USD), les perspectives de leur croissance étaient limitées et surtout que s’aligner sur les positions occidentales dans l’espoir de les améliorer revenait pour eux à lâcher la proie pour l’ombre. La visite du président Tokaïev à Paris, fin novembre, confirma cette impression. Elle ne donna lieu à aucune avancée diplomatique autre que les vœux traditionnels de renforcement des liens et montra au dirigeant kazakh que la France ne proposait rien de concret et de sérieux, ce qu’il rapporta dès son retour à ses collègues de la région. Pour finir, la visite du secrétaire d’État américain en Asie centrale, fin février, non seulement arriva très tard mais encore elle fut vide de sens : les États-Unis débloquaient une nouvelle tranche d’aide de… 25 millions USD pour l’ensemble de la région (après une tranche équivalente en septembre 2022) pour diversifier leurs routes commerciales et à créer des emplois. Juste de quoi entretenir des relations cordiales, mais pas de quoi entraîner un glissement tectonique des Cinq vers l’Occident.

C’est donc pour afficher que leur destin est lié à celui de la Russie (en tout cas dans un avenir prévisible) que les cinq présidents ont assisté au défilé de la Victoire sur la Place Rouge.

 

[1] L’Organisation du Traité de Sécurité collective, l’alliance défensive qui réunit la Russie, l’Arménie, la Biélorussie, le Kazakhstan, le Kirghizistan et le Tadjikistan.

PIERRE LORRAIN

Journaliste, écrivain - spécialiste de la Russie et de l'ex-Union Soviétique