Ukraine : Pour gagner, changer les règles ?
Le président Zelensky signe un missile Scalp-EG fourni par la France

Ukraine : Pour gagner, changer les règles ?

Éditos et articles déconnectés de la réalité prolifèrent depuis que les médias voient – sans oser ouvertement l’admettre – que l’Ukraine est en train de perdre la guerre, voire qu’elle l’a déjà perdue. Mais, attention ! il ne faut pas parler de défaite mais de « non-victoire », comme a osé le dire la rédactrice en chef du desk russe de RFI dans C dans l’air (France 5), le 5 janvier[1].

Il faut dire que les mauvaises nouvelles s’accumulent. L’ancien procureur général d’Ukraine Iouri Loutsenko a fini par admettre la perte par l’armée ukrainienne d’un demi-million d’hommes. L’armée russe progresse sur l’ensemble de la ligne de front. Les défenses aériennes ukrainiennes ne peuvent pas faire face aux frappes de drones et de missiles sur les objectifs militaires et industriels du pays. Les Occidentaux ont de moins en moins de matériel à fournir. Pis que tout, les rivalités se renforcent au sein même du pouvoir ukrainien et l’on commence à avoir conscience que le président Volodymyr Zelensky est « politiquement déjà mort », selon les termes du député Roman Kostenko, secrétaire de la commission parlementaire de la sécurité nationale, de la défense et du renseignement dans une interview.

Mais, dans la presse occidentale, cela n’empêche pas les experts, les généraux de plateau, les journalistes et les universitaires – plus déconnectés les uns que les autres – d’avancer des solutions éthérées pour transformer la « non-victoire » en triomphe définitif. En France, le général (2S) Dominique Trinquand, qui fut il y a plus de quinze ans chef de la mission militaire française auprès de l'ONU, se répand dans les médias et son compte X (ex-Twitter) en « martelant » que le président Poutine a perdu la guerre parce que l’armée russe n’a pas atteint les objectifs fixés au départ (objectifs que Trinquand connaissait mieux que Poutine lui-même, bien évidemment). On peut donc en déduire que l’Ukraine a gagné la guerre, n’est-ce pas ?

De l’autre côté de l’Atlantique, certains « experts » sont tout aussi catégoriques et caricaturaux. Le lieutenant général Ben Hodges, ancien commandant en chef des troupes de terre américaines en Europe (USAREUR), martèle de son côté que, pour gagner la guerre, « yaka » rendre intenable la situation des Russes en Crimée grâce à des frappes massives de missiles à longue portée : Storm Shadows, Scalps, Taurus, etc.. Ce qui implique pour les Occidentaux de les livrer en quantités suffisantes… avec les avions capables de les lancer. Ce qui est pour le moins hypothétique dans la situation actuelle.

Dans la même veine, dans un article de Foreign Policy, Rose Gottemoeller, maître de conférences à Stanford, et Michael Ryan, ancien secrétaire adjoint à la Défense des États-Unis, estiment que, pour gagner, l'Ukraine doit adopter une approche plus efficace depuis les airs, en utilisant une combinaison de drones armés pour coordonner des attaques avec l'artillerie, des systèmes de défense aérienne pour supprimer les défenses russes, et des véhicules sans pilote pour ouvrir des brèches et déminer. Ils soutiennent que cette approche pourrait créer une bulle de supériorité aérienne locale, ce qui changerait le cours de la guerre en faveur de l'Ukraine. Évidemment, la mise en œuvre de cette stratégie ne serait possible sans une aide déterminante des États-Unis et de l'Europe. Les vraies questions sont : à quel prix et combien de temps faudrait-il ?

De son côté, sur CNN, un autre universitaire, Keir Giles, chercheur principal du programme Russie et Eurasie du Think Tank londonien Chatham House, estime que pour gagner, l’Occident doit cesser de respecter les règles imposées par la Russie. Pour l’auteur, les Occidentaux devraient permettre aux Ukrainiens de riposter aux frappes russes de missiles et de drones contre des « civils ukrainiens[2] », alors que, actuellement, ils en sont empêchés par l'interdiction américaine d'utiliser des armes fournies par les États-Unis contre la Russie à l'intérieur de ses propres frontières. Il faut donc croire que les attaques ukrainiennes contre des civils à Moscou et à Belgorod n’ont jamais eu lieu !

Évidemment, Keir Giles, avance d’autres moyens « inédits » de changer les règles, comme des livraisons d'armes plus importantes à l'Ukraine ou la confiscation des avoirs russes à l'étranger en guise de réparation pour les dommages causés à l'Ukraine. Mais, pour l’essentiel, il suggère que les pays de la ligne de front comme la Pologne pourraient jouer un rôle plus important et que – sans le dire explicitement – les Occidentaux pourraient donner l’avantage à l’Ukraine en lui permettant d’attaquer la Russie sur son territoire. En d’autres termes, impliquer l’OTAN encore plus dans le conflit.

De telles idées – qui prolifèrent dans la presse – touchent aussi certains responsables de Kiev qui semblent estimer que, justement, le moment de « changer les règles » est venu. Le 11 janvier dernier, le vice-président du Conseil de sécurité nationale russe, Dmitri Medvedev, a mis en garde les Occidentaux contre toute frappe ukrainienne qui viserait les sites de lancement de missiles russes. Selon une dépêche de Reuters, l'ancien président russe a déclaré que certains commandants militaires ukrainiens envisageaient de frapper des sites de lancement de missiles à l'intérieur de la Russie avec des missiles à longue portée fournis par l'Occident. Il n'a pas donné de détails sur le plan présumé, mais il a clairement fait savoir que le paragraphe 19, alinéa g de la doctrine nucléaire russe de 2020 prévoit une réponse nucléaire à une attaque conventionnelle, dès lors que les intérêts nationaux de la Russie sont menacés.

D’une manière plus générale, il faut constater que la plupart des plans mirifiques pour renverser la donne en faveur de Kiev partent du principe idiot que l’Ukraine et les Occidentaux ont le temps devant eux et que, quoi qu’ils décident, la Russie va rester les bras croisés sans chercher à tirer avantage de sa supériorité.

 

 

[1] Cette notion de « non victoire » est effectivement « dans l’air » du temps. On ne compte plus le nombre de cuistres télévisuels qui croient se rendre intéressants en hyperbolisant des « égalités parfaites » à cor et à cri. Grâce à Mme Elsa Vidal, on sait maintenant ce qu’est une « égalité imparfaite » : c’est quand, au lieu d’avoir des ex aequo, on a un vainqueur et un « non-vainqueur » qui donc, en toute logique, se partagent la victoire !

[2] Les bombardements israéliens à Gaza montrent ce que sont vraiment des frappes contre des civils : deux fois plus de morts en trois mois (plus de vingt mille) qu’en Ukraine en près de deux ans. Si l’on prétend que la FDI (ex-Tsahal) est l’armée la plus morale du monde, que devrait-on dire de l’armée russe ?

PIERRE LORRAIN

Journaliste, écrivain - spécialiste de la Russie et de l'ex-Union Soviétique