Viktor Ianoukovytch et José Manuel Barroso : un jeu de dupes

Ukraine : Triste anniversaire

1re partie : Ukraine-UE, le désaccord d’association

Comme on le sait, même s’il n’est pas politiquement correct de le dire, la guerre n'a pas commencé en 2022 mais il y a dix ans, en février 2014. Elle a pour origine directe la « révolution » ou le « coup d’État » (selon que l’on soit guelfe ou gibelin) de l’Euromaïdan, à Kiev, et le reversement du président Viktor Ianoukovytch avec la bénédiction évidente des pays occidentaux. Selon le narratif communément admis à l’Ouest, la raison principale de la révolte contre le pouvoir fut le refus du pro-russe Ianoukovytch, poussé par Vladimir Poutine, de signer un accord d’association avec l’UE qui était censé : 1) ancrer solidement l’Ukraine à l’Europe, et 2) apporter ipso facto le niveau de vie occidental à l’ensemble de la population du pays.

Pourtant, la situation n’était pas aussi simple et le président ukrainien ne porte pas tout seul la responsabilité de l’échec. Il convient de blâmer aussi – et surtout – l’aveuglement européen et l’intransigeance du président d'alors de la Commission, José Manuel Barroso. Voici pourquoi.

En réalité, Ianoukovytch ne s’opposait nullement à l’accord d’association entre l’UE et l’Ukraine : le volet politique avait été négocié en mars 2012 et le volet économique quatre mois plus tard, en juillet. À ce moment, le pouvoir de Kiev était prêt à signer, mais le texte devait être d’abord approuvé par tous les pays membres de l’Union. Cependant, certains d’entre eux soulevèrent des objections en raison de la situation politique et de la corruption dans le pays. Le 10 décembre 2012, le Conseil, la plus haute instance politique de l’Union européenne, réaffirma sa volonté de signer l'accord d'association dès que les autorités ukrainiennes auraient fait la preuve d'une action résolue et de progrès tangibles. Pour juger des résultats, l'UE se donnait jusqu'à la tenue du sommet du partenariat oriental prévu à Vilnius en novembre 2013, comme le précisait le communiqué de presse diffusé à cette occasion.

Moins de trois mois plus tard, le 25 février 2013, lors du 16e sommet Union européenne-Ukraine, Ianoukovytch s’engagea à satisfaire les demandes de Bruxelles. Le mois suivant, il signa la grâce de six anciens responsables politiques condamnés pour malversations dans l’exercice de leurs fonctions sous le gouvernement de l’ancien Premier ministre Ioulia Tymochenko. Les Européens les considéraient comme des prisonniers d’opinion. En revanche, Tymochenko elle-même, qui purgeait également une peine, ne fut pas libérée en dépit des demandes de l’UE. Par ailleurs, Ianoukovytch mit au point un Plan de mesures prioritaires pour l’intégration européenne de l’Ukraine en 2013.

Tout semblait s’arranger pour que l’accord d’association pût être signé à Vilnius. À un détail près : lors du sommet de février, Barroso, le président de la Commission, avait déclaré qu’« un pays ne pouvait pas être en même temps membre de l’Union douanière [avec la Russie] et dans une zone commune de libre-échange approfondi avec l’Union européenne[1] ». À ce moment, les problèmes qui allaient aboutir aux événements dramatiques de 2014 commencèrent réellement.

Jusque-là, la classe politique ukrainienne vivait dans l’illusion que le pays pourrait tirer le meilleur de sa position entre la Russie et l’Union européenne et qu’aucun de ces deux partenaires n’exigerait d’elle un contrat d’exclusivité. Or, ce n’était nullement le cas : il était impossible de faire partie de deux zones de libre-échange qui s’excluaient mutuellement. Ni l’Union européenne, ni la Russie, qui avait des accords de libre échange avec l'Ukraine, ne pouvaient permettre à un pays, quel qu’il fût, de profiter d’une abolition des barrières douanières « tous azimuts », sinon les biens de chaque zone pourraient circuler librement vers l’autre.

En septembre 2013, sept mois après la déclaration de Barroso, le Premier ministre russe Dmitri Medvedev fit comme Barroso et expliqua que l’accord mettrait un terme au régime de partenariat appliqué dans les relations commerciales avec l’Ukraine. Les deux pays resteraient amis et feraient du commerce, mais les privilèges consentis jusque-là seraient abolis[2].

Il s’agissait en premier lieu des livraisons de gaz : Kiev bénéficiait d’une ristourne importante par rapport au prix qui était appliqué aux autres pays européens, mais elle payait – quand elle payait – bien plus cher que la Biélorussie qui faisait partie de l’Union douanière et avait droit, à ce titre, à des tarifs privilégiés. Dès lors, l’Ukraine avait trois possibilités : le statu quo, avec un pied de chaque côté ; l’adhésion à l’Union douanière et Kiev bénéficierait des mêmes avantages que Minsk ; la signature de l’accord d’association avec l’UE, auquel cas, la Russie appliquerait logiquement le même barème de prix qu’aux autres pays européens.

En application de règles classiques du « double standard », les Occidentaux s’indignèrent de l’attitude des Russes. Le titre de l’article cité du journal Le Monde est explicite : « Pour Medvedev, l’Ukraine devra choisir entre l'UE et la Russie » où l’on perçoit la réprobation, alors que c’est exactement ce que Barroso avait déclaré.

Les Européens passaient sous silence un autre point important : Moscou était le principal partenaire commercial de Kiev avec un volume total de quelque 12 milliards de dollars. La Russie comptait pour 25,7 % du total des exportations ukrainiennes et 32,4 % des importations. Or, une grande partie de ces exportations concernaient des matériels militaires à forte valeur ajoutée : systèmes d’armement, pièces détachées, moteurs d’hélicoptères, turbines de navires, services de maintenance des équipements, notamment dans le domaine des missiles stratégiques. En réalité, la Russie n’était pas seulement un client privilégié pour l’industrie de défense ukrainienne mais, dans certains domaines, le seul. Les Européens n’avaient pas besoin de ces matériels qui ne correspondaient pas à leurs standards, quant aux perspectives de livraisons vers des pays tiers, elles ne pouvaient compenser la perte d’un client aussi important. De ce fait, la signature de l’accord avec l’UE pouvait représenter une véritable catastrophe pour les usines concernées qui auraient beaucoup de difficulté à s’adapter aux nouvelles réalités économiques.

Conscient du problème, le gouvernement ukrainien avait cherché des assurances de la part de Bruxelles. Il ne les avait pas obtenues : certes, les pays de l’UE seraient prêts à investir massivement dans la modernisation de l’industrie ukrainienne, mais plus tard, lorsque l’économie du pays serait stabilisée, en d’autres termes, pas avant une dizaine d’années au mieux. Kiev espérait aussi un prêt immédiat de vingt milliards d’euros pour équilibrer ses finances et adapter le pays à la nouvelle situation. Là aussi, en vain : l’accord d’association ne prévoyait aucune aide financière. Malgré tout, l’UE était disposée à faire un geste : 610 millions d’euros, quantité négligeable en regard des besoins ukrainiens. Quant à un dédommagement pour les pertes subies en raison de la baisse considérable des exportations vers la Russie que l’accord entraînerait, Bruxelles ne voulait pas en entendre parler. En revanche, l’Ukraine devait s’engager à accepter les conditions de stabilisation économique posées par le FMI telles que la hausse des tarifs du gaz pour les particuliers, la dévaluation de la hryvnia et le gel des salaires[3].

Aux yeux des dirigeants de Kiev, la position de Bruxelles ne manquait pas de sembler cynique : l’Union européenne s’ouvrait un nouveau marché de 46 millions d’habitants et, en échange, elle n’offrait au peuple ukrainien que les grands principes de la démocratie et la perspective de se serrer la ceinture pendant des années. Évidemment, ce n’était pas ainsi que le voyaient les partisans de l’UE qui s’imaginaient pouvoir bénéficier rapidement du niveau de vie et des conditions d’existence de la Pologne ou de la Hongrie avec, en plus, la possibilité de voyager librement en Europe. En d'autres termes, il suffisait de signer pour que le lait, le miel et le jus d'orange coulent des fontaines...

Dix jours avant le sommet de Vilnius, dont la date avait été fixée aux 28 et 29 novembre, l’Ukraine ignorait encore si l’accord d’association y serait signé. Le 18 novembre, une réunion du Conseil de l’UE au niveau des ministres des Affaires étrangères ne parvint pas à prendre de décision définitive. La raison en était que l’Ukraine n’avait pas rempli toutes les exigences : il manquait la libération de Ioulia Tymochenko, condition sine qua non pour certaines capitales européennes dont Berlin et Londres. À l’issue de la réunion, le ministre allemand, Guido Westerwelle, refusa de préciser si l'accord avait une chance d’être signé à Vilnius, mais il déclara que la porte restait ouverte[4].

Le 21 novembre, ce fut le président Ianoukovytch qui la ferma : le gouvernement ukrainien annonça la suspension des préparatifs en vue de la signature du document. Certes, l’insistance des Européens sur le sort de Tymochenko, l’indisposait : un an avant la présidentielle prévue en janvier 2015, il ne tenait pas à voir sa rivale faire campagne, auréolée du statut de martyre. Pourtant, la décision fut principalement motivée par des raisons économiques. Kiev voulait se laisser le temps d’étudier plus en détail les conséquences de l’accord sur sa production intérieure et de tenter d’obtenir des compensations de l’UE pour les pertes subies en raison du déclin des échanges commerciaux avec la Russie et les autres pays de l’Union douanière (Biélorussie et Kazakhstan). De plus, Kiev appelait à l’organisation de négociations UE-Ukraine-Russie dans le but de trouver des solutions communes qui pourraient alléger le fardeau de l’Ukraine.

Le président Poutine s’y montrait disposé depuis plusieurs semaines. Selon le chef de l’État russe, l’Ukraine serait libre de signer l’accord d’association dès que des solutions auraient été trouvées ensemble[5]. À Bruxelles, on perçut cela comme une pression inadmissible. Sans exclure la volonté du Kremlin de maintenir l’Ukraine dans son orbite, il ne faut pas perdre de vue que les intérêts économiques de la Russie étaient également en jeu et que la diminution du volume d’affaires entre les deux pays la toucherait également, en particulier dans le domaine de l’industrie de défense. Lors d’un voyage en Italie, le 26 novembre, Poutine appela l'UE à dépolitiser la question de l'intégration européenne de Kiev et à accepter les négociations tripartites[6].

À la proposition du président ukrainien, reformulée par son homologue russe, l’Union européenne répondit par la bouche du président de la Commission européenne Barroso, le 29 novembre, à Vilnius, qu’il ne saurait en être question et que l’UE n’accepterait pas un « veto » de la Russie sur ses liens avec les anciennes républiques soviétiques[7]. Deux jours plus tôt, dans une tribune commune, Barroso et Herman van Rompuy, le président du Conseil européen, appelaient leurs partenaires ukrainiens à « exercer leur choix souverain » sans pressions externes et dans le seul intérêt de leurs citoyens et à « accepter l'offre de l'UE[8] ».

Le reste est connu : l’Ukraine « exerça son choix souverain » en acceptant un accord avec la Russie qui prévoyait un plan d’assistance financière de 15 milliards de dollars sans condition de réduction des normes sociales ni d’adhésion de l’Ukraine à l’Union douanière[9]. Pendant ce temps, à l’appel de l’opposition, des foules de manifestants occupèrent le Maïdan au centre de Kiev, reproduisant le schéma de la « révolution orange » de 2004, toujours avec le soutien ouvert des Occidentaux (évidemment, l’« ingérence » n’existe que dans la situation inverse). Cette fois cependant avec l'appui de groupes d’activistes violents et jusqu’au-boutistes : les troupes bien organisées du parti bandériste Svoboda et d’une autre formation composée de groupuscules d’extrême droite radicale et néonazis : Pravyï Sektor, le « Secteur Droit ».

 

Prochain article: Une « révolution démocratique » ? Vraiment ?

 

 

 

[1] Associated Press, 25 février 2013, « EU to Ukraine: Reforms necessary for trade pact » (« L’UE à l’Ukraine : Des réformes sont nécessaires pour un accord commercial »).

[2] Le Monde, 23 septembre 2013, « Pour Medvedev, l'Ukraine devra choisir entre l'UE et la Russie ».

[3] Voir notamment, Kyiv Post, 27 novembre 2013, « Azarov: Ukraine’s talks on association with EU continuing » ; RIA Novosti, 26 novembre 2013, « Comment l'Europe a échoué à détourner l'Ukraine » ; Le Monde, 27 novembre 2013, « Les dirigeants ukrainiens veulent faire monter les enchères avec l'Union européenne ».

[4] UNIAN, Kiev, 18 novembre 2013, « Совет ЕС не принял решение об ассоциации с Украиной » (« Le Conseil de l’UE n'a pas pris de décision sur l’association avec l’Ukraine »).

[5] Kyiv Post, 10 novembre 2013, « Yanukovych makes surprise visit to Moscow ».

[6] RIA Novosti, 26 novembre 2013, « Ukraine/accord d'association : Poutine appelle l'UE à dépolitiser la question ».

[7] BBC News, 29 novembre 2013, « EU rejects Russia 'veto' on Ukraine agreement ».

[8] Le Monde, 27 novembre 2013, « L'avenir de l'Union européenne est à l'Est ».

[9] Kremlin.ru, Заявления для прессы по окончании заседания Российско-Украинской межгосударственной комиссии (Déclarations à la presse à l’issue de la réunion de la Commission intergouvernementale russo-ukainienne), 17 décembre 2013.

Le président Zelensky signe un missile Scalp-EG fourni par la France

Ukraine : Pour gagner, changer les règles ?

Éditos et articles déconnectés de la réalité prolifèrent depuis que les médias voient – sans oser ouvertement l’admettre – que l’Ukraine est en train de perdre la guerre, voire qu’elle l’a déjà perdue. Mais, attention ! il ne faut pas parler de défaite mais de « non-victoire », comme a osé le dire la rédactrice en chef du desk russe de RFI dans C dans l’air (France 5), le 5 janvier[1].

Il faut dire que les mauvaises nouvelles s’accumulent. L’ancien procureur général d’Ukraine Iouri Loutsenko a fini par admettre la perte par l’armée ukrainienne d’un demi-million d’hommes. L’armée russe progresse sur l’ensemble de la ligne de front. Les défenses aériennes ukrainiennes ne peuvent pas faire face aux frappes de drones et de missiles sur les objectifs militaires et industriels du pays. Les Occidentaux ont de moins en moins de matériel à fournir. Pis que tout, les rivalités se renforcent au sein même du pouvoir ukrainien et l’on commence à avoir conscience que le président Volodymyr Zelensky est « politiquement déjà mort », selon les termes du député Roman Kostenko, secrétaire de la commission parlementaire de la sécurité nationale, de la défense et du renseignement dans une interview.

Mais, dans la presse occidentale, cela n’empêche pas les experts, les généraux de plateau, les journalistes et les universitaires – plus déconnectés les uns que les autres – d’avancer des solutions éthérées pour transformer la « non-victoire » en triomphe définitif. En France, le général (2S) Dominique Trinquand, qui fut il y a plus de quinze ans chef de la mission militaire française auprès de l'ONU, se répand dans les médias et son compte X (ex-Twitter) en « martelant » que le président Poutine a perdu la guerre parce que l’armée russe n’a pas atteint les objectifs fixés au départ (objectifs que Trinquand connaissait mieux que Poutine lui-même, bien évidemment). On peut donc en déduire que l’Ukraine a gagné la guerre, n’est-ce pas ?

De l’autre côté de l’Atlantique, certains « experts » sont tout aussi catégoriques et caricaturaux. Le lieutenant général Ben Hodges, ancien commandant en chef des troupes de terre américaines en Europe (USAREUR), martèle de son côté que, pour gagner la guerre, « yaka » rendre intenable la situation des Russes en Crimée grâce à des frappes massives de missiles à longue portée : Storm Shadows, Scalps, Taurus, etc.. Ce qui implique pour les Occidentaux de les livrer en quantités suffisantes… avec les avions capables de les lancer. Ce qui est pour le moins hypothétique dans la situation actuelle.

Dans la même veine, dans un article de Foreign Policy, Rose Gottemoeller, maître de conférences à Stanford, et Michael Ryan, ancien secrétaire adjoint à la Défense des États-Unis, estiment que, pour gagner, l'Ukraine doit adopter une approche plus efficace depuis les airs, en utilisant une combinaison de drones armés pour coordonner des attaques avec l'artillerie, des systèmes de défense aérienne pour supprimer les défenses russes, et des véhicules sans pilote pour ouvrir des brèches et déminer. Ils soutiennent que cette approche pourrait créer une bulle de supériorité aérienne locale, ce qui changerait le cours de la guerre en faveur de l'Ukraine. Évidemment, la mise en œuvre de cette stratégie ne serait possible sans une aide déterminante des États-Unis et de l'Europe. Les vraies questions sont : à quel prix et combien de temps faudrait-il ?

De son côté, sur CNN, un autre universitaire, Keir Giles, chercheur principal du programme Russie et Eurasie du Think Tank londonien Chatham House, estime que pour gagner, l’Occident doit cesser de respecter les règles imposées par la Russie. Pour l’auteur, les Occidentaux devraient permettre aux Ukrainiens de riposter aux frappes russes de missiles et de drones contre des « civils ukrainiens[2] », alors que, actuellement, ils en sont empêchés par l'interdiction américaine d'utiliser des armes fournies par les États-Unis contre la Russie à l'intérieur de ses propres frontières. Il faut donc croire que les attaques ukrainiennes contre des civils à Moscou et à Belgorod n’ont jamais eu lieu !

Évidemment, Keir Giles, avance d’autres moyens « inédits » de changer les règles, comme des livraisons d'armes plus importantes à l'Ukraine ou la confiscation des avoirs russes à l'étranger en guise de réparation pour les dommages causés à l'Ukraine. Mais, pour l’essentiel, il suggère que les pays de la ligne de front comme la Pologne pourraient jouer un rôle plus important et que – sans le dire explicitement – les Occidentaux pourraient donner l’avantage à l’Ukraine en lui permettant d’attaquer la Russie sur son territoire. En d’autres termes, impliquer l’OTAN encore plus dans le conflit.

De telles idées – qui prolifèrent dans la presse – touchent aussi certains responsables de Kiev qui semblent estimer que, justement, le moment de « changer les règles » est venu. Le 11 janvier dernier, le vice-président du Conseil de sécurité nationale russe, Dmitri Medvedev, a mis en garde les Occidentaux contre toute frappe ukrainienne qui viserait les sites de lancement de missiles russes. Selon une dépêche de Reuters, l'ancien président russe a déclaré que certains commandants militaires ukrainiens envisageaient de frapper des sites de lancement de missiles à l'intérieur de la Russie avec des missiles à longue portée fournis par l'Occident. Il n'a pas donné de détails sur le plan présumé, mais il a clairement fait savoir que le paragraphe 19, alinéa g de la doctrine nucléaire russe de 2020 prévoit une réponse nucléaire à une attaque conventionnelle, dès lors que les intérêts nationaux de la Russie sont menacés.

D’une manière plus générale, il faut constater que la plupart des plans mirifiques pour renverser la donne en faveur de Kiev partent du principe idiot que l’Ukraine et les Occidentaux ont le temps devant eux et que, quoi qu’ils décident, la Russie va rester les bras croisés sans chercher à tirer avantage de sa supériorité.

 

 

[1] Cette notion de « non victoire » est effectivement « dans l’air » du temps. On ne compte plus le nombre de cuistres télévisuels qui croient se rendre intéressants en hyperbolisant des « égalités parfaites » à cor et à cri. Grâce à Mme Elsa Vidal, on sait maintenant ce qu’est une « égalité imparfaite » : c’est quand, au lieu d’avoir des ex aequo, on a un vainqueur et un « non-vainqueur » qui donc, en toute logique, se partagent la victoire !

[2] Les bombardements israéliens à Gaza montrent ce que sont vraiment des frappes contre des civils : deux fois plus de morts en trois mois (plus de vingt mille) qu’en Ukraine en près de deux ans. Si l’on prétend que la FDI (ex-Tsahal) est l’armée la plus morale du monde, que devrait-on dire de l’armée russe ?

Antonio Aguto : faute d'armes, on envoie un général !

Ukraine : Déception en deçà de l’Atlantique, déception au-delà

Du voyage en Amérique que Volodymyr Zelensky a effectué pour assister à la prestation de serment du nouveau président argentin, Javier Milei, sans doute ne lui reste-t-il qu’un goût âcre. Une caricature montre Milei répétant « No tengo dinero ! » (Je n’ai pas d’argent !) à un Zelensky insistant. Mais ce que voulait l’Ukrainien, c’était surtout d’avoir la possibilité de plaider sa cause auprès des chefs d’État présents à l’inauguration. Depuis le début de la guerre, les dirigeants sud-américains ont toujours refusé de l’entendre. Non pas vraiment par hostilité à l’égard de l’Ukraine mais par défiance à l’égard des États-Unis. Aucun, sauf le Paraguay, aligné sur Washington, n’a appliqué les sanctions américaines et européennes contre la Russie. À l’occasion de cette visite, le président brésilien Luiz Inácio Lula da Silva a exprimé le sentiment général en refusant catégoriquement de recevoir le solliciteur.

Il est peu probable que Zelensky ait été réconforté par l’invitation impromptue de Joe Biden à venir le rencontrer à la Maison Blanche, le 13 décembre, sur le chemin de son retour à Kiev. Alors que la Chambre des Représentants refusait de voter une nouvelle enveloppe d’aide à l’Ukraine de 61 milliards USD, il devait bien se douter que le président américain n’avait pas de très bonnes nouvelles à lui communiquer. Derrière les propos laudateurs et les démonstrations d’affection, le message présidentiel a été plutôt abrupt : « Nous continuerons de fournir à l’Ukraine des armes et de l’équipement essentiels aussi longtemps que nous le pourrons, y compris les 200 millions de dollars que je viens d’approuver aujourd’hui[1]. » Ne doutons pas que ce « as long as we can » a certainement fait l’effet d’une douche froide à un homme habitué à entendre depuis près de vingt mois « as long as it takes » (aussi longtemps qu’il le faudra). Or, depuis le 11 octobre, date à laquelle l’amiral John Kirby, porte-parole du Conseil de sécurité nationale, a vendu la mèche, on savait que, sur le financement de l’Ukraine, les États-Unis approchaient du « bout du rouleau ». En clair, les propos présidentiels signifient que le bout est désormais atteint.

Un signal sans équivoque a été donné par l’annonce en grande pompe, le 13 décembre, de l’envoi en Ukraine du lieutenant général Antonio Aguto, de l’US Army, avec pour tâche d’améliorer la qualité des conseils fournis à l’Ukraine pendant l’offensive d’hiver. En substance, faute d’armes et d’argent, on envoie un général… Mais il faut se garder de voir un changement majeur dans la stratégie américaine : depuis décembre de l’année dernière Aguto commande le Groupe d’Assistance à la sécurité en Ukraine (Security Assistance Group–Ukraine – SAGU), une formation interarmes (terre, mer et marines) cantonnée à Wiesbaden en Allemagne. En réalité, l’annonce signifie simplement que le général passera plus de temps en Ukraine.

Mais les déconvenues de Zelensky ne s’arrêtent pas aux États-Unis. De ce côté de l’Atlantique aussi, l’Union européenne lui envoie de mauvais signaux. Lors du Conseil européen des 14 et 15 décembre, les pays membres n’ont pas approuvé le soutien financier prévu pour l'Ukraine de 50 milliards EUR pour quatre ans, jusqu'en 2027. En théorie, tous les pays étaient pour, sauf la Hongrie qui a mis son veto. Cet « en théorie » signifie que quelques pays qui n’étaient pas forcément d’accord ont profité hypocritement de la position du Premier ministre Victor Orbán, qu’ils savaient inébranlable, pour éviter de se singulariser en rompant, eux aussi, le prétendu consensus européen d’aide inconditionnelle à Kiev, que l’on sait être un puits sans fond pour les finances occidentales, déjà exsangues.

En compensation, les 26 pays officiellement partisans du paquet d'aide ont accepté de reprendre des négociations en janvier pour s’engager financièrement en faveur de l'Ukraine, mais de manière bilatérale, plutôt que dans le cadre du budget de l'UE. Dans ces conditions, il est fort à parier que le montant de 50 milliards sur quatre ans fondra comme neige au soleil. D’autant plus que, au train où vont les choses, on ignore si le régime ukrainien sera capable de survivre au-delà de cet hiver.

À l'approche de la réunion, Victor Orbán s'était engagé à bloquer aussi l'ouverture des négociations d'adhésion de l’Ukraine à l’UE. De manière habile, il a quitté la salle de réunion juste avant le vote sur ce point, permettant ainsi aux autres pays de faire miroiter à l’Ukraine la perspective de rejoindre l’Union à plus ou moins long terme. Le chancelier fédéral allemand Olaf Scholz a plaisanté en prétendant que, juste avant le vote, il avait demandé au Hongrois d’aller prendre un café. Il est probable que cette absence était prévue car Orbán ne tenait sans doute pas à se singulariser davantage. D’autant plus que, en elle-même, l’ouverture des négociations n’engage à rien. Chacun est bien conscient que le processus nécessitera l'approbation unanime du Conseil à de nombreux moments et qu’Orbán pourra les mettre à profit. De plus, les négociations risquent d’être d’autant plus longues que l’Ukraine est loin de répondre à la totalité des critères exigés pour l’adhésion.

Dans ce contexte, la question du soutien militaire à Kiev a été escamotée. À mesure que les pays européens prennent conscience de leur faiblesse dans le domaine de l’armement, ils deviennent de moins en moins enclins à fournir des équipements dont ils se disent – car ils comprennent bien le rapport des forces – qu’ils seraient incapables de changer la donne sur le terrain. Et si les États-Unis décident de ne soutenir l’Ukraine qu’autant qu’ils le pourront, les Européens ne sont visiblement pas disposés à reprendre le flambeau une fois qu’ils ne le pourront plus, c’est-à-dire bientôt.

L’entourage de Joe « no we can’t » Biden pensait que le rôle de président de guerre favoriserait la réélection de ce dernier et comptait faire durer le conflit ukrainien de manière à se glorifier d’une quelconque victoire[2] même illusoire. Évidemment, la situation en Palestine, au Yémen et plus largement dans le Golfe persique offre la possibilité de faire prendre au président des postures guerrières, de déployer dans la zone des porte-avions et leurs groupes navals et même d’expédier des marines se battre contre les Houthis. C’est beaucoup plus télégénique qu’une guerre d’attrition au cœur de l’Europe où ceux que l’on présente comme les gentils se font laminer.

 

 

[1] “We’ll continue to supply Ukraine with critical weapons and equipment as long as we can, including $200 million I just approved today.”

[2] Ou même simplement d’avoir tenu tête à la Russie que l’on présente aujourd’hui comme une puissance hégémonique menaçant l’Europe alors qu’on disait il y a peu de temps qu’elle était un pays failli qui avait déjà perdu la guerre.

PIERRE LORRAIN

Journaliste, écrivain - spécialiste de la Russie et de l'ex-Union Soviétique